Un jeune homme, d'une beauté apollonienne sous le costume d'un bouvier des Abruzzes, est debout entre les deux têtes de buffles: c'est le fils de la maison; il tient renversée la baguette armée de l'aiguillon, comme on tiendrait un sceptre: il pèse en arrière, de tout son poids, sur le timon pour arrêter le char sur sa pente; un de ses coudes pose avec confiance sur le cou d'un des buffles; son autre coude s'étend nonchalamment sur le joug.
Son attitude rappelle, sans les imiter, les attitudes les plus naturelles et les plus articulées des figures de Phidias, dans les bas-reliefs du Parthénon. Le costume de ce jeune homme même, quoique conforme à celui des paysans des montagnes de Rome, paraît aussi antique et aussi sculptural que s'il était copié sur une médaille d'Athènes ou d'Argos. Il en est de même de tous les costumes d'hommes, de femmes, d'enfants, de pêcheurs, de bergers, de laboureurs, de mendiants, dans les tableaux de Léopold Robert. On voit que le costume, cet écueil de tous les peintres modernes, et l'homme sont sortis du même jet de son imagination pittoresque; ses figures naissent toutes vêtues; il a l'inspiration du haillon comme du soulier, de la guêtre, du manteau. Mérite prodigieux qu'on n'a pas assez remarqué dans ses œuvres, le choix et l'ajustement de ses costumes sont tellement adaptés aux figures qu'on ne s'aperçoit pas si ces vestes, ces chemises, ces pourpoints, ces chausses sont coupés par un tailleur ou drapés par un statuaire. Il n'a pas eu besoin de dénaturer le costume moderne pour peindre des hommes et des femmes d'hier en habits antiques; son œil groupe la toile, le drap, le cuir, comme il groupe les personnages; en restant vrai il transfigure tout en beau: le vulgaire devient idéal sous sa touche.
L'expression de ce bel adolescent qui gouverne les bœufs est fière, pensive et mâle; son front est encadré dans des boucles épaisses de cheveux noirs; ses cheveux sont surmontés d'une calotte brune; il penche l'oreille d'un côté pour écouter la zampogna des pfifferari; il regarde, de l'autre côté, un groupe de trois femmes de différents âges qui marchent près des roues pour ramasser les épis tombés du char. Il nous a semblé reconnaître, dans le visage d'une de ces jeunes femmes, le portrait un peu idéalisé de la princesse Charlotte.
XXI
Un homme d'un âge plus mûr, quoique jeune encore, est assis, les jambes pendantes, sur la croupe du second buffle: c'est le gendre du père de famille; sa femme est derrière lui, debout sur le plancher du chariot; adossée aux ridelles, elle tient entre ses mains un petit enfant de trois mois, emmaillotté comme une chrysalide.
La figure de cette sposa, toute majestueuse et maternelle, rappelle la chaste matrone impassible aux légèretés de la jeunesse; elle a quelque chose de saint et de froid qui imite une Madone de pierre dans sa niche sur le chemin.
Elle écoute cependant aussi la zampogna, mais comme un souvenir de ses jeunes années, ou plutôt elle la fait écouter à son enfant, dont le sourire est toute sa joie.
Au fond du char, le vieillard maître du champ, et père, beau-père ou aïeul de toute cette famille, gouverne. Assis sur une botte de foin des buffles, il témoigne de son rang et de son autorité en posant avec une impérieuse douceur la main sur le bras d'un serviteur qui replie, à l'ordre de son maître, les toiles étendues tout à l'heure sur le char pour le garantir contre le soleil. Nous ne connaissons pas, dans toute la sculpture antique, ni dans toute la peinture moderne, de groupe pastoral plus simple et plus classique à la fois que ces buffles, ce bouvier, ce gendre, cette jeune femme, ce vieillard, ce serviteur, ces glaneuses, dans leurs attitudes, dans leurs perspectives, dans leurs contrastes, dans leurs expressions différentes et concordantes sur le char et autour du char de la moisson. C'est un poëme plus qu'un tableau. Le poëme expose, mais il faut qu'il chante. Il va chanter.
XXII
À gauche du timon, deux pfifferari, joueurs de cornemuse des Calabres, dansent lourdement aux sons de leur musette devant les buffles, comme pour célébrer la bienvenue du maître de la maison sur son champ; leurs pas pesants et malhabiles touchent au grotesque sans dépasser le sourire; l'ivresse de la récolte respire dans leurs pieds; leurs coudes pressent l'outre musicale pleine d'air modulé; l'ébriété est dans leurs épaules, dans leurs genoux.