Il pouvait prendre cette image de l'extase humaine sous mille aspects, sous mille formes, dans mille attitudes et dans mille scènes plus élevées du drame de la vie: les palais, les temples, les bosquets, les bords des fontaines lui offraient ces images de la félicité ou de la volupté, dans les champs de victoire, dans les triomphes des guerriers ou des orateurs sauveurs de la patrie et idoles des peuples, dans les actes de foi et de culte qui unissent les hommes à Dieu par la piété, cette plénitude de l'âme; par les langueurs de l'amour heureux, dans les jardins d'Armide et d'Alcine, où le Tasse et l'Arioste enlacent leurs héros dans les bras de beautés ivres de regards. Tout cela lui parut ou trop abstrait, ou trop conventionnel, ou trop mystique, ou trop sensuel: il conçoit, plus près de terre, une félicité rurale et domestique plus accessible à l'universalité de l'espèce humaine, félicité fondée non sur les chimères d'esprit ou de cœur, mais sur les instincts innés de l'homme et sur les réalités péniblement douces de la vie. La famille, l'amour, le travail, l'enfance, la jeunesse, la maturité, la sainte vieillesse, la récolte après la moisson, la mort dans l'espérance, après la vie dans la sueur. En un mot, sa félicité ce n'est pas l'Éden c'est la terre. Regardez! voilà le groupe.

XVIII

C'est l'été; le ciel est pur; on ne le voit qu'à sa clarté; il revêt tout de sa lumière, dans laquelle il se noie et se confond lui-même; l'air, on ne le voit pas non plus, mais on le sent: il est chaud, mais déjà trempé de ces premières moiteurs d'un beau soir qui se mêlent, sur le front, avec la sueur de la journée de l'homme, pour la rafraîchir et pour l'embaumer; on distingue l'heure, non-seulement aux lourdes ombres qui s'allongent derrière les roues du char et derrière les épaules des jeunes filles, mais on la discerne plus visiblement encore aux deux ou trois légers nuages qui flottent très-loin dans le ciel et qui se teignent, seulement par le haut, des lueurs répercutées du soleil. Quelques lignes indécises des Abruzzes s'articulent à peine dans l'horizon, derrière le groupe animé.

Une longue plaine basse, vers laquelle le char va descendre, s'incline vers la mer et se relève à gauche par le cap Circé. On est sur un plateau intermédiaire entre l'Abruzze et la grande mer.

À l'extrémité du plateau, qui commence à incliner vers les marais Pontins, une mer d'épis prélude à une mer de vagues: pas un arbre à l'horizon; rien que la glèbe nue et chaude sous le soleil, la terre cultivée et non ombragée, la terre féconde, la terre nourricière, Alma parens! Admirez la profonde réflexion du peintre, qui pouvait être tenté par un beau chêne aux bras tortueux ou par quelques fraîches fleurs de lotus endormies sur le lit des eaux. Non, rien pour l'agrément, tout pour l'idée, tout pour l'homme, tout pour le travail. Quel rigorisme de conception! et cependant quel charme! Qui songerait à regretter l'arbre ou la source, une fois qu'on a porté ses regards sur le groupe humain?

Or voici le groupe.

XIX

Un char robuste à deux roues massives, un char de moisson dans la campagne de Rome, vient, à vide de gerbes, chercher aux champs les meules du jour. Le char se présente au spectateur la pointe du timon en avant; il est traîné ou plutôt il était traîné tout à l'heure par une paire de buffles robustes, attelés au timon par une longue tringle de bois arrondi qui passe par-dessus le timon; ce joug y est fixé par le milieu au moyen d'une chaîne, en anneaux luisants de fer, qu'on voit briller et qu'on croit entendre cliqueter au branle du front des buffles. Des cordes de chanvre redoublées relient le joug aux cornes épatées des deux animaux domestiques. Un large collier, en lames de cuivre, pend sous leur poitrail, luxe du riche laboureur plutôt qu'une nécessité de l'attelage.

Les deux larges têtes des buffles, dans lesquelles on distingue l'obéissance affectionnée dans l'indépendance naturelle, tendent vers le marais leurs naseaux relevés; on voit qu'ils aspirent de là l'air salin et marin de leurs mares habituelles, dans le marais au delà du champ qu'on moissonne; leurs yeux sont doux et résignés. Des poils d'un noir fauve se rebroussent sur leurs larges fronts; leurs lourdes paupières clignottent pour écarter les mouches par le mouvement de leurs cils; une écume sanglante, mêlée de poussière, suinte autour de leurs bouches et de leurs naseaux. On aime ces deux colosses apprivoisés qui souffrent l'ardeur du jour et qui semblent jouir de souffrir pour l'homme. Ils sentent leur dignité et font corps avec la famille humaine.

XX