V

Avant de dire quelques mots à notre tour de la vie de Goethe, voyons d'abord en lui l'homme extérieur. L'homme est dans ses œuvres, sans doute, mais il est aussi dans ses traits: la nature moule le visage sur l'âme. Prenons la figure de Goethe à cette époque fugitive où la fleur de la jeunesse éclate encore sur les traits, mais où le fruit de la pensée ou du sentiment commence à se former et à s'entrevoir sous cette jeunesse qui s'effeuille. Nous avons de ce grand homme d'excellents portraits à tous les âges.

Le voilà à vingt-six ans. Sa taille est élevée; sa stature est mince et souple; ses membres, un peu longs comme dans toutes les natures nobles, sont rattachés au buste par des jointures presque sans saillie; ses épaules, gracieusement abaissées, se confondent avec les bras et laissent s'élancer entre elles un cou svelte qui porte légèrement sa tête sans paraître en sentir le poids; cette tête, veloutée de cheveux très-fins, est d'un élégant ovale; le front, siége de la pensée, la laisse transpercer à travers une peau féminine; la voûte du front descend par une ligne presque perpendiculaire sur les yeux; un léger sillon, signe de la puissance et de l'habitude de la réflexion, s'y creuse à peine entre les deux sourcils très-relevés et très-arqués, semblables à des sourcils de jeune fille grecque; les yeux sont bleus, le regard doux, quoique un peu tendu par l'observation instinctive dans l'homme qui doit beaucoup peindre; le nez droit, un peu renflé aux narines comme celui de l'Apollon antique: il jette une ombre sur la lèvre supérieure; la bouche entière, parfaitement modelée, a l'expression d'un homme qui sourit intérieurement à des images toujours agréables; le menton, cet organe de la force morale, a beaucoup de fermeté, sans roideur; une fossette le divise en deux lobes pour en tempérer la sévérité. Toute la physionomie exprime la beauté apollonienne en elle-même, et hors d'elle-même l'amour et la jouissance de la beauté. L'intelligence heureuse s'y joue sans paraître s'y briser sur aucun point, comme la lumière s'y joue sans se heurter à aucun angle. C'est le portrait vivant de la facilité dans la toute-puissance. La terre est déjà un ciel pour ces figures de prédestinés de l'amour, du bonheur et du génie sans obstacles. Je ne vois guère que Raphaël, dans les portraits de son adolescence, qui puisse lutter avec cette sévérité rayonnante d'un visage humain; mais Raphaël devait mourir jeune, et Goethe devait mourir vieux, après avoir passé sans se flétrir par tous les âges et en empruntant successivement au contraire tous les genres de beauté à chacun des âges de la vie.

Remontons maintenant à son berceau, et suivons-le de là, de destinée en destinée et de chefs-d'œuvre en chefs-d'œuvre, jusqu'à l'apothéose; car la tombe pour lui n'a été qu'une apothéose: ce n'est pas un homme comme nous, c'est un immortel.

VI

«Le 28 août 1749,» dit-il lui-même dans son mémorial domestique, «je vins au monde à Francfort-sur-le-Mein, pendant que l'horloge sonnait midi.»

Il était né dans une ville libre; heureusement né, ni trop haut, où l'on est facilement corrompu par l'orgueil de la naissance, ni trop bas, où l'on est facilement avili par la servilité d'une condition inférieure; il était né à ce degré précis de l'échelle sociale où l'on voit juste autant d'hommes au-dessus de soi qu'au-dessous, et où l'on participe, par égale portion, de la dignité des classes aristocratiques et de l'activité des classes plébéiennes; heureux milieu qui est le vrai point d'optique de la vie humaine.

Son père était le premier magistrat élu de la bourgeoisie de Francfort; la maison gothique et sombre qu'il habitait dans une rue déserte de Francfort rappelait, par sa vétusté, par ses escaliers tournants, par ses vestibules fermés de grilles de fer sur la rue, et par ses fenêtres sans symétrie, échelonnées sur la façade, la demeure forte du gentilhomme allemand, interdite aux séditions du peuple comme aux assauts de la féodalité. Francfort était la Florence de l'Allemagne, moins les Médicis; ville où le négoce ne dérogeait pas à la noblesse, et où les arts illustraient les métiers.

L'enfance de Goethe, sur laquelle il s'appesantit trop dans ses Mémoires, à l'exemple de Jean-Jacques Rousseau dans ses Confessions, ne mérite pas d'être regardée avant l'âge où les sensations deviennent des idées. On trouve les premières prédispositions de l'enfant à la rêverie, maladie féconde des grandes imaginations, dans la description de la chambre haute où son père lui faisait étudier ses leçons. Qui de nous ne se reconnaît pas dans cette peinture de l'enfant captif au dernier échelon de quelque cage paternelle?

«Au second étage de notre maison, dit-il, il y avait une chambre dont les fenêtres étaient couvertes de plantes, afin de remplacer un véritable jardin que nous ne possédions pas. La vue donnait sur les jardins de nos voisins et sur une plaine fertile, qu'on découvrait par-dessus les murs de la ville. C'est dans cette chambre qu'en été je venais apprendre mes leçons, contempler un orage, admirer le coucher du soleil et soupirer après la campagne. J'y voyais aussi nos voisins se promener dans leurs jardins, arroser leurs fleurs, regarder jouer leurs enfants, et se livrer avec des amis à toutes sortes d'amusements. Plus d'une fois le bruit d'une boule qu'on lançait et des quilles qu'elle faisait tomber arrivait sourdement jusqu'à moi. Tout ceci éveillait dans mon jeune cœur d'incertains désirs et un besoin de solitude tellement en harmonie avec mes dispositions à la gravité rêveuse et aux vagues pressentiments que je ne tardai pas à en être visiblement influencé. Au reste, notre maison, si pleine de recoins obscurs, était très-propre à entretenir de semblables penchants. Pour comble de malheur on croyait alors que, pour guérir les enfants de la crainte du surnaturel, il fallait les accoutumer de bonne heure à l'envisager sans effroi. Dans cette conviction on nous força à coucher seuls, et lorsque, ne pouvant plus maîtriser nos terreurs, nous nous échappions du lit pour nous glisser dans la compagnie des valets et des servantes, notre père, enveloppé dans sa robe de chambre mise à l'envers, et, par conséquent, suffisamment déguisé pour nous, nous barrait le passage et nous faisait retourner sur nos pas. Le résultat de ce procédé est facile à comprendre. Le moyen de se débarrasser de la peur quand on se trouve entre deux situations également propres à l'exciter! Ma mère, dont l'affabilité et la bonne humeur ne se démentaient jamais, et qui aurait voulu voir tout le monde dans les mêmes dispositions d'esprit, eut recours à un moyen plus aimable et qui lui réussit à merveille: celui d'entre nous qui n'avait pas eu peur la nuit recevait, le matin, une ample distribution de friandises. Bientôt nous vainquîmes complétement nos terreurs, parce que nous trouvâmes notre intérêt à le faire.