«Mon père avait suspendu, dans la salle d'entrée, une collection de vues de Rome, gravée par quelques habiles prédécesseurs de Piranese, qui avaient une entente merveilleuse de l'architecture et de la perspective. Grâce à ces gravures, je contemplais chaque jour la place du Peuple, le Colisée, la place et l'église de Saint-Pierre. Ces divers points de Rome m'impressionnèrent si vivement que, malgré son laconisme habituel, mon père se plut souvent à me les expliquer. Il avait, au reste, une grande prédilection pour tout ce qui tenait à l'Italie, et il employait une partie de son temps à composer et à revoir la relation du voyage qu'il avait fait en ce pays, et d'où il avait rapporté une collection de marbres et de curiosités naturelles.»
VII
C'est par ces fenêtres que la mélancolie entrait dans les sens et dans l'âme du poëte futur. C'est ainsi qu'elle entrait plus tard dans la mienne, par les fenêtres au couchant de ma chambre dans la maison de mon père, ouvrant sur des toits éclaboussés d'une morne lumière et attristés encore par le roucoulement de pigeons blancs qui bordaient les tuiles de la rue voisine.
La poésie y entra aussi malgré le père de Goethe; il répugnait, comme beaucoup de vieillards, à ces innovations du génie; elles dérangent les vieilles admirations dans l'esprit à compartiments des hommes qui ont fait leurs provisions d'idées pour leur vie, et qui s'impatientent quand on les force d'y ajouter ou d'en retrancher quelque chose.
Les dix premiers chants du poëme épique de la Messiade, par Klopstock, venaient de paraître; l'Allemagne s'étonnait et frémissait d'enthousiasme à cette poésie sérieuse comme une religion, où le drame du Calvaire se déroule entre le ciel et l'enfer et où l'enfer lui-même laisse entrer le rayon de la miséricorde.
Un vieil ami du père de Goethe apporta un jour ces pages à la maison et voulut les lire; le père s'indigna au premier vers de cette poésie qui prenait au sérieux sa mission jusque-là futile en Allemagne; il rejeta avec fureur le livre sur le parquet et pria son ami de ne jamais lui prononcer le nom de Klopstock. L'ami contristé s'éloigna; mais la mère, encore jeune, de Goethe l'arrêta, à l'insu de son mari, dans l'antichambre, lui redemanda le volume et le lut en secret comme un objet d'édification de ses enfants. Les enfants furent ravis et retinrent les passages les plus pathétiques dans leur mémoire.
Quelques jours après, pendant que le père de Goethe se faisait raser dans le salon, Goethe et sa sœur se récitaient l'un à l'autre, au coin du feu, à demi-voix, les amours d'Abbadonna et de Satan. Tout à coup la jeune fille, oubliant dans son enthousiasme l'aversion de son père pour ce livre, jette pathétiquement ses bras au cou de son frère en déclamant à haute voix, et avec des larmes, l'apostrophe de l'amante de Satan. À ce geste, à ces accents, à ces larmes, le barbier, croyant à un accès de démence de la jeune fille, laisse tomber son bassin rempli d'eau de savon dans la poitrine du père; le père se lève, indigné d'être poursuivi jusque dans la mémoire de ses enfants par la poésie de son aversion, il s'emporte contre sa famille et proscrit plus sévèrement le livre de sa maison.
VIII
Après les premières études faites sous l'œil de son père, le talent poétique se révéla dans le jeune adolescent par le premier amour, ce révélateur du beau dans tous les cœurs nés pour aimer. Des jeunes gens de son âge, mais d'une condition très-inférieure à la sienne, l'entraînèrent dans des compagnies suspectes des faubourgs de Francfort. C'est dans une de ces tavernes, fréquentées par ces jeunes corrupteurs de son adolescence, qu'une jeune fille angélique, pureté morale dépaysée dans la boue, lui apparut pour la première fois et lui fit sentir la beauté de la vertu en contraste avec les vices. Cette jeune fille se nommait Gretchen, abréviation familière du nom de Marguerite; elle fut évidemment pour Goethe le type de ces deux figures de Marguerite et de Mignon, figures de femmes dégradées par la condition, divinisées par la nature, qui devinrent les plus touchantes créations de son génie. Les premières impressions sont les vraies muses de notre âme.
Cette jeune fille servait à boire, dans la maison de sa tante, à ses cousins, jeunes débauchés amis de Goethe. La première fois qu'il la vit rayonner comme une étoile du firmament au-dessus de cette lie, Goethe rougit de lui-même et de ses amis. Il ne continua à les fréquenter que pour la revoir. La scène de la première entrevue de Goethe avec Gretchen est biblique par sa naïveté; lisez-la de sa main: