«Quand le vin commença à manquer sur la table, un des jeunes gens appela la servante, et je vis entrer une jeune fille d'une beauté éblouissante, et d'une modestie d'attitude et d'expression qui contrastait avec le lieu où nous étions.

«Elle nous salua avec une grâce timide.

«—La servante est malade, dit-elle; elle vient de se coucher; que lui voulez-vous?

«—Nous n'avons plus de vin, dit un des jeunes buveurs; tu serais bien aimable si tu voulais aller nous en chercher.

«La jeune fille prit quelques flacons vides et sortit; je la suivis des yeux avec admiration. Un joli bonnet noir à la mode allemande s'adaptait étroitement à sa petite tête, qu'un col long et mince attachait gracieusement à une nuque souple et à des épaules d'une forme statuaire. Tout en elle était accompli, et je jouissais tranquillement du charme de sa personne en la regardant s'en aller, car, lorsqu'elle était devant moi, mon imagination était fascinée par ses yeux si purs et si calmes et par sa bouche si délicate. Je fis des reproches à mes amis de ce qu'ils avaient fait sortir cette enfant si tard dans la soirée. Ils se moquèrent de moi, en me disant qu'elle n'avait que la rue à traverser pour aller chez le marchand de vin. Gretchen, c'était le nom de cette jeune fille, revint en effet au bout de quelques minutes. On la fit asseoir à la table de ses cousins; elle trempa ses lèvres dans un verre de vin à notre santé; puis elle se retira en recommandant à ses cousins de ne pas faire trop de bruit, parce que sa tante, leur mère, allait se mettre au lit.

«Depuis cet instant l'image de Gretchen me poursuivit partout; n'osant aller chez elle, je me rendis à l'église de sa paroisse; j'eus le bonheur de la voir. Les cantiques du culte protestant ne me parurent pas trop longs cette fois, car, tandis que tout le monde chantait, je m'enivrais du bonheur de regarder cette adorable jeune fille. Je sortis immédiatement derrière elle; je n'eus cependant pas le courage de lui parler, je me bornai à la saluer; elle me répondit par un léger signe de tête.»

IX

À une seconde réunion dans la même maison, les deux cousins de Gretchen prièrent Goethe d'écrire des vers amoureux au nom d'une jeune fille à un jeune homme qu'ils voulaient tromper par cette feinte déclaration d'amour.

«Je cherchai à leur complaire en écrivant ces vers; mais, m'impatientant contre moi-même, je jetai la plume. Cela ne va pas! m'écriai-je.

—«Tant mieux! dit Gretchen à demi-voix; vous ne devriez pas vous mêler de cette tromperie. Et, quittant son rouet, elle vint s'asseoir près de moi.