Il y a toujours une réalité sous une fiction dans l'œuvre, quelle qu'elle soit, d'un homme de génie. Goethe raconte lui-même l'origine de ce roman, qui commence par une idylle et qui finit par un coup de feu.

Goethe, d'une beauté déjà olympienne et d'une célébrité déjà entrevue, était à Wetzlar.

Le jeune Jérusalem, fils d'un prédicateur renommé de l'Allemagne, y vivait en même temps et dans les mêmes sociétés. Jérusalem était épris d'une passion violente pour la femme future d'un de ses amis (la Charlotte du livre): Charlotte était fiancée à un employé de la chancellerie impériale de Wetzlar. Elle était orpheline. Goethe, introduit chez elle par Jérusalem, adorait dans Charlotte l'image angélique et naïve de la maternité dans les soins qu'elle avait de ses petits frères et de ses petites sœurs; elle était leur unique providence.

Goethe, Charlotte et son fiancé ne formaient qu'un cœur. On ne savait lequel des trois occupait la meilleure place dans l'affection innocente et confiante des deux autres. «Bientôt cependant, dit Goethe, je devins inquiet et rêveur; il me sembla que j'avais trouvé tout ce qui manquait à mon bonheur dans la fiancée d'un autre. Charlotte aimait à m'avoir pour compagnon de ses promenades; le fiancé se joignait à nous toutes les fois que son emploi le lui permettait. Nous contractâmes ainsi l'habitude de vivre constamment ensemble; c'était ensemble que nous parcourions les champs encore humides de rosée, que nous écoutions l'hymne de l'alouette et le gai rappel de la caille. Quand la chaleur du jour nous accablait, quand des orages d'été éclataient sur nos têtes, nous nous rapprochions les uns des autres, et, sous influence de ce constant amour mutuel, tous les petits chagrins de famille disparaissaient.»

Goethe, obligé de s'éloigner un moment, trouva Charlotte refroidie pour lui à son retour; il s'éloigna pour plus longtemps, et il apprit, sur les bords du Rhin, le suicide du jeune Jérusalem. Il en attribua, peut-être imaginairement, la cause au même sentiment qu'il avait ressenti pour Charlotte et au désespoir qu'avait éprouvé Jérusalem en contemplant le bonheur paisible de cette jeune femme unie à son fiancé.

XIV

Goethe alors conçut Werther, et personnifia ses propres sentiments dans ce personnage fantastique. Il écrivit en quatre semaines de solitude et de fièvre cette maladie du cœur et cette catastrophe de la mort qui devinrent, à l'apparition de ce livre étrange, le manuel de l'Allemagne et bientôt après de l'Europe tout entière. Nos temps n'ont pas d'exemple d'une commotion pareille imprimée par quelques pages à l'imagination du monde. Pourquoi? On ne saurait le dire aujourd'hui, si ce n'est parce qu'un miasme de cette maladie morale du suicide par malaise de vivre était répandu dans l'air du siècle, et que ce miasme, concentré dans quelques pages d'un homme de génie, acquérait tout à coup une puissance irrésistible de corrompre l'imagination, d'énerver l'âme et de tuer des milliers de vies!

De nombreux suicides suivirent en effet ici la lecture de ce livre. Le siècle était malade; il sentait qu'il portait en lui sa propre mort prochaine par la foi mourante dans son âme et par les révolutions couvées sous ses institutions; il tendait à devancer par des morts volontaires l'effet de ces germes morbifiques qu'il portait dans ses veines. Un livre à succès n'est jamais qu'une de ces deux choses: l'explosion dans une seule âme d'une disposition presque universelle quoique encore latente du temps, ou bien la prophétie d'une vérité à venir qui n'éclaire encore qu'une tête supérieure à l'humanité. Dans le premier cas le livre n'attend pas son succès une heure: il est l'étincelle sur la poudre des imaginations; dans le second cas il paraît comme s'il n'avait pas paru, et il attend son public pendant des années ou pendant des siècles.

Werther, comme le Génie du Christianisme, n'attendit pas son succès une heure: l'électricité ne court pas plus vite d'un pôle à l'autre; le monde entier des jeunes gens, des amants, des femmes, des malades de cœur, se jeta sur ce livre.

Ce livre était plein cependant de puérilités qui touchaient au ridicule, de naïvetés qui touchaient à la niaiserie, de germanismes de mœurs qui touchaient à la caricature; c'est vrai, mais le feu y était. Quand le feu est dans un livre, peu importe qu'il brûle de la paille, des haillons ou des immondices; c'est toujours la flamme; elle ne s'entache pas de ses impurs aliments; elle brûle, elle brille, elle éblouit, et le monde est fasciné.