XV

Il fut fasciné par Werther; mais, par un phénomène moral très-connu chez les grands artistes comme Goethe, pendant que le livre incendiait le monde l'auteur resta froid. Son imagination seule s'était échauffée en le composant; son cœur était resté tiède et dans ce parfait équilibre qui permet à l'écrivain de juger son ouvrage. C'est là la particulière puissance du génie de Goethe, puissance qui le fit accuser d'insensibilité. Plus tard il se séparait en deux parts en écrivant ses poëmes et ses romans; l'une de ces deux parts regardait penser et écrire l'autre, afin de pouvoir la diriger et la juger. Le suprême et impassible bon sens siégeait ainsi dans sa tête au-dessus de la féconde imagination, comme dans l'œuvre de la Providence l'homme travaillait et le dieu regardait.

On a fait un reproche à Goethe de cette impassibilité artistique; si le reproche s'adressait à l'homme, il pouvait être fondé; s'il s'adressait à l'artiste, il était absurde. Qu'est-ce qu'un artiste qui ne dominerait pas sa propre inspiration? Ce serait un fou. Qu'on ait regretté dans Goethe, homme, l'absence de cette sensibilité qui fait aimer et souffrir, nous le concevons; mais qu'on ait reproché à Goethe, artiste, son impassibilité presque divine, nous ne le concevons pas; l'impassibilité n'est-elle pas le signe de la force? Vous lui voudriez une faiblesse, il ne vous présente qu'une toute-puissance. Vous ne le comprendrez jamais: c'est un Phidias qui ne sent pas dans sa chair les coups que son ciseau donne au bloc de marbre dont il fait un dieu!

XVI

Presque en même temps qu'il écrivait Werther pour les masses, il écrivait, pour l'élite, son premier drame, Goetz de Berlichengen. C'était un drame national pour l'Allemagne, puisé dans les sources historiques du monde chevaleresque et féodal. Ce drame imprimé rallia à ce jeune homme la sérieuse admiration de toute la patrie allemande. Du fond de la sombre maison de son père, à Francfort, le nom de Goethe, porté à la foule par Werther, porté à l'élite et aux universités par Goetz de Berlichengen, grandit, comme l'aloès, en un soleil. Les hautes sociétés de Francfort recherchèrent ce beau jeune homme, obscur de près dans leur bourgeoisie, rayonnant au loin sur toute l'Europe. Une jeune fille, belle, riche, séduisante, mais capricieuse, nommée Lilli, lui donna le désir d'un mariage d'amour et de raison réunis en elle. Ainsi que cela a lieu en Allemagne, ces amours, favorisés par les deux familles, allèrent jusqu'aux plus douces intimités et jusqu'aux plus saintes promesses; quelques caprices d'humeur de Lilli, quelques impatiences de Goethe rompirent tout. Il voyagea pour se consoler en Italie et en Sicile. Son voyage, qu'il a imprimé dans ses Mémoires, n'a qu'un seul intérêt, l'enthousiasme d'un homme du Nord pour le soleil, l'ivresse de la nature respirée sur place dans les parfums de Naples et de Palerme. L'homme sensuel y éclate partout, l'homme sensible nulle part. À peine quelques frissons d'amour à la brise tiède du midi, à l'aspect d'une blonde Milanaise à Rome, d'une brune Espagnole à Naples, rappellent-ils que le voyageur est jeune, beau, poëte; ces frissons ne vont pas jusqu'à l'âme: c'est de la jeunesse, ce n'est pas de la tendresse; ce cœur d'artiste pose toujours devant lui-même; les passions ne sont que ses études. Aussi ne vieillit-il pas, bien qu'il touche à sa quarantième année: il est comme ces statues de marbre de la galerie du Vatican, qui prennent des siècles sans prendre une ride! Goethe est un homme de marbre aussi; il émeut son siècle, il ne s'émeut pas.

XVII

Après ce voyage à Naples et en Sicile, voyage qu'il faut faire quand on veut chanter, car tout y chante dans la nature, mer, ciel, montagnes, atmosphère et impressions, Goethe s'arrêta quelques années à Rome. C'est là qu'il partagea son temps, comme l'horloge partage les heures, entre des sociétés douces, des promenades philosophiques, des études variées et universelles, telles que la peinture, la chimie, la philosophie, la poésie, la prose. Il se prête à tout, ne se donne à rien; il ressemble à un de ces philosophes scythes de l'école d'Anacharsis, qui prenait un portique d'Athènes pour une habitation, et qui suivait tantôt les leçons de Platon, tantôt les ateliers de Zeuxis ou de Phidias. Il envoyait de là à ses amis d'Allemagne les drames, les romans, les poëmes, les élégies qui tombaient de sa plume, selon la saison, au vent des sept collines.

Herman et Dorothée, pastiche admirable d'Homère, poëme qui a la simplicité des scènes de Nausicaa; le Comte d'Egmont, tragédie moderne; enfin Faust, moitié drame, moitié poëme, toujours rêve, mais rêve du génie, selon nous le plus vaste, le plus haut, le plus universel de ses chefs-d'œuvre. Il employa douze ans à le composer; il y résuma, comme dans un poëme séculaire, toute la passion, toute la foi, tout le scepticisme, toute la beauté morale et toute la laideur infernale de l'humanité. C'est le poëme d'un Manichéen; c'est le ciel et l'enfer dans un même cadre; c'est le drame du bon et du mauvais principe dont la nature porte malgré elle l'empreinte sur toutes ses surfaces. C'est la médaille à l'endroit et à l'envers de l'humanité, l'une portant l'effigie du bien, l'autre l'effigie du mal, sans que le monde, incertain, puisse dire: J'appartiens à ce dieu: ou, Je suis la victime de ce démon.

L'esprit humain n'avait jamais osé, même dans l'antiquité, concevoir un pareil drame. Il faudrait convoquer la terre, le ciel et l'enfer à y assister.

XVIII