La scène représente une chambre haute dans un vieux château gothique des siècles de féodalité. Un beau jeune homme, le front déjà pâli par la méditation et les yeux fatigués par la veille, est renversé sur le dossier d'un fauteuil de bois. Il est entouré de volumes sur les sciences occultes, documents scientifiques ou cabalistiques. On voit que, las de la terre, il a tenté d'escalader le ciel par des échelons surnaturels qui se sont brisés sous ses pieds.
«Ah! philosophie, science, théologie; ainsi j'ai tout sondé avec une infatigable obstination, dit-il avec amertume, et maintenant, pauvre insensé, me voilà aussi avancé qu'en commençant, et j'ai appris qu'il n'y a rien à savoir! Aucun scrupule cependant ne m'a entravé; je ne crains ni enfer ni diable; je n'ai ni biens, ni argent, ni honneurs, ni crédit dans le monde: un chien ne voudrait pas de la vie à ce prix-là! C'est pourquoi, à la fin, je me suis précipité dans la magie.... Oh! si, par la force de l'esprit et de la parole, certains arcanes m'étaient enfin révélés! Si je pouvais découvrir ce que contient le monde dans ses entrailles!» (Il regarde le firmament.)
«Oh! que ne jettes-tu un dernier regard sur ma misère, rayon argenté de la lune, toi qui m'as vu tant de fois après minuit veiller sur ce pupitre! Alors c'était sur un monceau de livres et de papiers, ma pauvre amie de là-haut, que tu m'apparaissais.... Hélas! si je pouvais au moins, sur les cimes des montagnes, errer dans ta douce lumière, flotter au bord des grottes profondes avec les esprits incorporels, m'étendre sur les prés avec ton crépuscule, et, libre de toutes les angoisses de la science, me baigner, plein de vie et de santé, dans tes rosées!
«Qu'ai-je pour horizon au lieu de cela? un amas de livres rongés des vers, couverts de poussière; partout autour de moi des télescopes, des boîtes, des instruments de physique ou de chimie vermoulus, héritages de mes ancêtres!
Et cela est un monde! Et l'on appelle cela un monde!»
Après une longue et vaine lamentation sur la vanité de la science pour le bonheur ou même pour la lumière, Faust ouvre négligemment un volume cabalistique; il tombe par hasard sur le signe qui donne à l'homme la toute-puissance sur la nature et la toute-félicité.
«Ciel! s'écrie-t-il, comme tous mes sens viennent de tressaillir à ce signe! Je sens tout à coup la jeune et sainte séve de la vie bouillonner dans mes nerfs et dans mes veines. Suis-je devenu un dieu? Tout m'est révélé clair et facile.»
Ici un hymne magnifique, semblable sans doute à celui qui fit explosion des lèvres de la première créature intelligente, quand le monde entra avec son premier regard dans sa prunelle! Nous ne le reproduisons pas, cet hymne, à cause de son étendue; mais que le lecteur se représente le chant de la joie céleste dans la présence de Dieu.
Puis Faust tourne le feuillet, et tout se voile, tout se trouble, tout se transfigure. «Le ciel se couvre; la lune retire sa lumière; la lampe s'éteint, elle fume; des lueurs de feu rouge tremblent sur mes tempes.»
C'est l'Esprit corrompu de la terre qui s'approche et qui lui apparaît.