XXII
L'Esprit se dévoile dans la flamme de l'enfer.
Un dialogue doublement infernal s'établit entre Faust et l'Apparition. Faust brave courageusement l'horreur que l'Esprit lui inspire; il s'abandonne à lui. L'Esprit lui parle un langage lyrique comme les étoiles du firmament, mystérieux comme les sept sceaux de l'abîme.
Au moment où Faust va lui répondre, un de ses élèves, Wagner, apprenti prédicateur, entre pour le consulter sur l'éloquence.
L'Esprit infernal s'évanouit, et Faust, impatienté, se moque de l'histoire et de la rhétorique comme de mensonges convenus pour amuser les sots.
Faust, après le départ de son disciple, le maudit d'avoir fait ainsi évanouir l'Apparition; il se répand en invectives dignes de Job sur la vanité de la science; il foule aux pieds tous les livres entassés dans la bibliothèque de ses pères.—«Trouverai-je en eux ce qui me manque? dit-il; irai-je feuilleter ces milliers de volumes pour lire que partout les hommes se sont agités de même pour améliorer leur sort et qu'un homme heureux n'a jamais vécu? Et toi, crâne vide, qui parais rire de mes aspirations, ton ricanement veut-il me dire que l'esprit qui l'habitait s'est jadis fourvoyé comme le mien? Tu cherchais la pure lumière, n'est-ce pas? et tu as erré misérablement dans les ténèbres avec la vaine soif de la vérité!... Mystérieuse même en plein jour, la nature ne se laisse pas dépouiller de ses voiles, et, ce qu'elle veut cacher à ton esprit, tous tes efforts ne l'arracheront pas de son sein.»
Il aperçoit une fiole d'opium qui se trouve sur les tablettes de son laboratoire; à l'instant l'ivresse d'un bonheur imaginaire s'empare de ses sens, et il chante des félicités inouïes. «Buvons courageusement, se dit-il; il est temps de franchir ce pas de la vie à la mort, dût-il nous conduire au néant!...
«Sors maintenant de ton antique étui, coupe limpide, coupe de cristal si longtemps oubliée; tu brillais jadis aux fêtes des aïeux, et, lorsque tu passais de main en main, les fronts soucieux se déridaient; c'était le devoir du convive de célébrer en vers la beauté et de te vider d'un seul trait. Tu me rappelles maintes nuits de ma folle jeunesse; cette fois je ne te passerai plus à mon voisin, et mon esprit ne s'exercera plus à vanter l'artiste qui t'a façonnée; en toi repose une liqueur qui donne une rapide ivresse; je l'ai préparée, je l'ai choisie; qu'elle soit pour moi le suprême breuvage! Je la consacre comme une libation solennelle à l'aurore du jour.»
Il porte la coupe à ses lèvres.
À ce moment un chant de voix célestes se fait entendre dans les airs; c'est le matin du jour de Pâques. Le chœur invisible chante en vers et en musique triomphale: