C'était ensuite Louis Bonaparte, roi volontairement descendu du trône de Hollande, homme né pour être le contraste avec le chef de sa maison, fait pour la vie privée, ambitieux de repos, de mérite littéraire, et non de puissance. Je l'ai connu mystérieusement à Florence, pendant plusieurs années, sans que le public soupçonnât nos rapports, que les convenances politiques de ma situation m'empêchaient d'ébruiter. Je n'allais jamais dans son palais; il venait chez moi, la nuit, dans une voiture sans armoirie, suivi d'un seul valet de chambre qui aidait ses pas infirmes à monter l'escalier de ma villa, hors des murs de Florence. Nous passions de longues soirées, tête à tête, dans des entretiens purement littéraires ou philosophiques qu'il avait la complaisance de rechercher. Je servais les Bourbons; il était Bonaparte: il y avait cette incompatibilité entre nous; mais il était avant tout philosophe et poëte; il me lisait ses compositions; j'oubliais qu'il était roi d'une dynastie que je ne reconnaissais pas: les lettres nivellent tout pendant qu'on en parle. L'entretien terminé, bien avant dans la nuit, je le reconduisais respectueusement jusqu'à sa voiture; il laissait après lui dans ma pensée un parfum d'honnêteté que je crois respirer encore.
IV
C'était la famille de Joseph Bonaparte, ex-roi de Naples et d'Espagne, réfugié en Amérique avec d'opulents débris de ses royautés.
C'était la princesse Borghèse, sœur de Napoléon. Je vivais familièrement avec son beau-frère, le prince Aldobrandini, et je voyais habituellement son mari, le prince Borghèse, le Crassus de l'Italie moderne. Il était né pour jouir et pour faire jouir, non pour gouverner; homme féminin, mari indulgent, prince nul. Il habitait ses palais de Toscane; sa femme habitait son palais et ses villas impériales de Rome. Je ne l'ai jamais connue, mais je l'ai entrevue quelquefois dans ses promenades en voiture sous les pins parasols, à travers les statues, moins belles qu'elle, des jardins Borghèse. C'était dans les dernières années de sa courte vie; elle resplendissait encore des reflets de son soleil couchant, comme une tête de Vénus grecque effleurée, dans un musée, par un dernier rayon du soir. Je ne sais par quel caprice, dans une femme où tout était caprice, jusqu'à la mort, elle menait ordinairement avec elle un pauvre capucin, assis à ses côtés dans sa voiture. Le contraste de ce capuchon de laine brune, de cette tête de l'ascétisme chrétien, à côté de ces cheveux semés de fleurs et de ce visage de beauté mourante après tant d'éclat, faisait monter le sourire aux lèvres ou les larmes aux yeux. Charmante créature qui mourait enfant!
V
C'était la reine Hortense, femme de Louis Bonaparte, qui venait de temps en temps à Rome ou en Toscane voir ses fils, et qui retournait vite à sa solitude de Suisse. J'étais déjà prématurément connu littérairement alors; elle était illustre par son rang, ses malheurs, son goût pour les lettres, son talent pour la musique; elle voulait me voir; elle me fit témoigner le désir de me rencontrer, comme par hasard, dans une allée des Cascines, où j'avais l'habitude de me promener à cheval; elle m'assigna plusieurs fois la place et l'heure. J'y manquai toujours; j'avais contre elle les préventions vives d'un partisan de Louis XVIII; j'accusais cette reine d'avoir trempé dans le retour de l'île d'Elbe, en 1815. Je me privai d'un grand plaisir pour ne pas faire une infidélité de simple politesse aux rois que je servais.
C'était enfin le prince Napoléon, fils aîné du roi de Hollande et de la reine Hortense, frère du prince, alors inconnu, à qui les versatilités du peuple, les inexpériences de la liberté, les impatiences de la multitude et les péripéties du sort préparaient de loin, dans l'ombre, un second empire.
Ce prince, fils d'Hortense (nous parlons de celui qui n'est plus), était un des hommes que les dons de la nature et les perfectionnements de l'éducation avaient façonnés pour toutes les fortunes. On venait, par un mariage de famille, de lui donner pour épouse sa cousine, la princesse Charlotte, fille aînée de Joseph Bonaparte: cette famille, impériale par le souvenir, proscrite par le présent, ne pouvait guère s'unir qu'avec elle-même. Je n'ai fait qu'entrevoir cette princesse Charlotte, cause innocente ou fatale de la mort de Léopold Robert. J'en dirai peu. Quant à son mari, le prince Napoléon, l'attrait empressé qu'il témoignait pour moi établit entre nous des rapports gênés par la politique, mais bizarres, qui ressemblaient à ces inclinations furtives qu'on s'avoue du regard et qu'on se dissimule des lèvres.
Il avait l'extérieur d'un héros de roman, mais tempéré par la modestie, ce voile du vrai mérite. Sa taille était élégante; sa tête, dégagée de ses épaules minces, semblait s'incliner de peur d'humilier la foule; son œil était limpide, sa bouche ferme; sa physionomie intéressait avant qu'on eût appris son nom; il y avait dans ses traits cette dignité qui survit aux éclipses du sort. Il n'y avait pas de mère qui n'eût désiré l'avoir pour époux de sa fille, pas d'homme qui n'eût voulu en faire son ami. Je n'ai connu que le duc d'Orléans, en France, qui représentât si bien l'espérance d'une dynastie; mais le duc d'Orléans avait trop d'intention dans l'attitude: on voyait qu'il posait involontairement pour un trône populaire. Le prince Napoléon ne posait pas, il primait et il charmait. S'il n'avait été Bonaparte je l'aurais aimé avec plus de liberté.