Nous nous rencontrions souvent à la cour: les convenances politiques ne nous permettaient pas de nous voir ailleurs; même à la cour, et confondus par le mouvement du salon dans les mêmes groupes, nous ne pouvions pas, sans éveiller les ombrages de la diplomatie, nous adresser directement la parole. Il avait donc été convenu entre nous, par l'intermédiaire d'un ami commun, que nos conversations seraient à double entente; que nous ne nous regarderions jamais face à face en causant ensemble, mais que nous aurions l'air de nous adresser à un troisième interlocuteur dans la confidence des deux; que chacun de nous paraîtrait adresser à ce tiers complaisant ce que nous avions à nous dire; que nous nous entretiendrions obliquement, par ricochet, et que nos paroles, insaisissables ainsi à la foule, ressembleraient à ces projectiles qu'on dirige d'un côté pour frapper ailleurs. Nous observâmes longtemps, avec une égale adresse, cette convention diplomatique de salon. La conversation y perdait en abandon, mais elle y gagnait en piquant; la gêne inspire, et l'attrait d'esprit que nous éprouvions l'un pour l'autre s'en accrut encore. Il n'espérait pas me ramener à ses opinions de famille; je n'avais rien à flatter en lui que la proscription: il y avait entre nous toute une dynastie.
VII
Un jour cependant, et sans avoir concerté la rencontre, nous nous trouvâmes inopinément rapprochés par un de ces accidents de voyage qui ont l'air de préméditation et qui sont des hasards.
C'était dans une chaude semaine du mois de juillet, en Italie. Nous allions chercher, ma jeune femme et moi, les sites pittoresques et la fraîcheur des eaux et des bois dans les hautes gorges du groupe des Apennins, à Vallombrose et aux Camaldules, deux célèbres abbayes presque inaccessibles, comme la Grande-Chartreuse de Grenoble.
Après avoir passé là quelques-uns de ces jours qui ressemblent à des haltes du temps où la vie cesse de fuir, dans les vastes cellules, dans les longs corridors frais, au bord des bassins glacés et sous les sapins aux murmures lyriques de Vallombrose, nous redescendîmes dans la profonde vallée qui sépare de la Toscane habitée cette oasis de paix, et nous reprîmes à cheval la route d'une autre oasis encore plus enfoncée dans le ciel au delà des nuages: les Camaldules.
La saison était caniculaire, malgré les haleines du torrent presque desséché dont nous suivions les bords, et qui montrait ses blocs roulés à nu dans son lit, comme Job montrait ses os à Dieu dans sa nudité sur sa couche. La réverbération du soleil contre les parois de marbre de la vallée incendiait l'air respirable; nous cherchâmes, vers le milieu du jour, un abri sous un vaste caroubier, espèce d'oranger sauvage et gigantesque qui affecte la régularité immobile de l'oranger taillé par la main de l'homme, qui porte des fèves succulentes pour les chevaux du désert, et qui verse, de son dôme touffu et toujours vert, une ombre imperméable au soleil de midi.
Nous nous oubliâmes trop longtemps, sur la foi de nos guides, dans cette sieste sous l'arbre. Quand nous remontâmes sur nos vigoureux petits chevaux de Corse, pour gravir le plateau rocheux qui monte aux Camaldules, la nuit en descendait à grandes ombres.
Avant d'atteindre la cime du plateau, et de tourner à gauche dans la gorge sombre de pâturages, de torrents, de grands bois qui servent d'avenues à l'abbaye, la nuit était faite; on ne voyait plus le chemin sous les pas de son cheval; quelques rares lueurs, à travers les branches d'arbres, indiquaient seules une ou deux chaumières éparses, châlets des pasteurs de l'Apennin plaqués sur les flancs de la montagne, à notre gauche; à droite, le murmure d'un torrent invisible et profondément encaissé montait comme une terreur dans la nuit.
VIII
Après avoir suivi longtemps à tâtons le sentier ténébreux qui mène à l'abbaye, nos guides arrêtèrent nos chevaux; ils sonnèrent aux grilles pour demander l'hospitalité habituelle aux pèlerins et aux voyageurs. On leur répondit rudement des fenêtres que l'heure était indue, qu'on n'ouvrait plus à de nouveaux hôtes, et que d'ailleurs le monastère était plein de visiteurs arrivés avant nous. Les guides eurent beau répliquer qu'ils conduisaient le ministre de France et sa famille, que nous avions des lettres du tout-puissant ministre d'État Fossombroni, qui nous recommandait au prieur, les fenêtres se refermèrent, les lueurs des flambeaux s'éteignirent dans le monastère, et il nous fallut reprendre, pour trouver un abri, le sentier par lequel nous étions venus.