IX
Pendant que nous vaguions ainsi, à la froide rosée de la nuit, de châlet en châlet, sans qu'une porte voulût s'ouvrir à la voix des guides, les frissons qui sortaient des sapins et des cascades nous saisissaient; la faim et le sommeil, après une journée de marche, faisaient transir et grelotter les femmes; une nuit sans foyer, sans toit et sans nourriture, sur une couche d'herbe humide de neige, au sommet de l'Apennin, alarmait ma tendresse pour des santés chères et délicates. Je commençais à maudire ma curiosité, quand un bruit de pas, à travers le feuillage, sous les arbres sur notre droite, appela notre attention.
C'était un pâtre d'un châlet voisin qui accourait, envoyé vers nous par deux étrangers abrités, comme nous cherchions à nous abriter nous-mêmes, sous son toit de feuilles. Ces deux jeunes et aimables étrangers, nous dit le pâtre, étaient le prince Napoléon et la princesse Charlotte, sa femme, arrivés un peu avant nous au monastère, et, comme nous, repoussés du seuil par l'affluence des pèlerins aux Camaldules. Ils venaient d'apprendre que le ministre de France et sa suite avaient été renvoyés comme eux, sans égards, des portes du couvent, et qu'ils cherchaient en vain un toit de berger pour y reposer leur tête. Bien que le châlet où ils nous avaient devancés fût étroit, ils nous en offraient avec empressement la moitié. Le prince avait chargé son envoyé d'ajouter de sa part que, si nous avions quelque scrupule à loger ainsi les représentants de deux dynasties opposées dans la même chaumière, nous serions libres de ne pas nous voir, et qu'il se retirerait avec la princesse dans la partie séparée du châlet où les montagnards gardent le foin des vaches pour l'hiver.
Nous acceptâmes, avec les expressions d'une vive reconnaissance, l'obligeante proposition; seulement nous insistâmes pour que rien ne fût dérangé à l'établissement nocturne dans le châlet intérieur, et nous ne consentîmes à accepter que le logement du fenil. Nos hôtes ajoutèrent, à cette exquise politesse, l'envoi de la moitié de leur souper; mais les frontières furent fidèlement respectées de part et d'autre, et, malgré le désir de nous voir plus intimement à cette hauteur, au-dessus des petites convenances diplomatiques, nous ne franchîmes, ni l'un ni l'autre, la palissade de branches de châtaignier qui séparait le fenil du châlet.
X
Nous passâmes une nuit délicieuse, sous les couvertures de nos mules, étendus sur le foin embaumé par les fleurs du thé de montagnes, au bruissement des feuilles de sapin et des châtaigniers, qui faisaient chanter, sur des modes différents, les brises de la nuit. Le torrent des Camaldules grondait dans le fond de son ravin, comme un mouvement convulsif de la terre qui fait mieux goûter l'immobile sérénité du ciel; les aigles jetaient des cris sur leurs rochers au lever de la lune et de chaque grande étoile qu'ils prenaient pour l'aurore. Une bande blanche et jaune à l'horizon de la mer Adriatique annonça le jour. Le prince et la princesse, qui voulaient poursuivre leur voyage plus loin que nous, sortirent, couverts de leur manteau, du châlet, au premier crépuscule du matin. Nous les saluâmes respectueusement du geste par la fenêtre sans vitres du fenil, et nous nous séparâmes pour ne plus nous revoir.
La princesse Charlotte, jeune, mince, grêle, flexible comme un roseau qui n'a pas encore ses nœuds, était plus semblable à un enfant qu'à une jeune femme. On n'entrevoyait sa puissance d'attraction future qu'à l'extrême finesse de sa physionomie et à la profondeur précoce de son regard; la passion encore absente pouvait un jour se répandre de là sur les traits pour tout animer. C'était un visage qui ne charmait pas au premier regard, mais qui saisissait l'œil et qui forçait à y revenir. La beauté de son mari jetait encore une ombre de plus sur elle. À cette époque, cette femme était quelque chose de fragile qui pouvait se consolider ou se briser, selon le sort. Telle était cette princesse; elle devait tuer un jour, bien involontairement, le jeune peintre qui aurait pu devenir le Raphaël de son siècle et qui ne fut que Léopold.
J'ai passé souvent bien des heures, au palais Barberini de Rome, à contempler cette naïve et opulente figure de la belle Fornarina, dont l'attrait consuma Raphaël. Quelle différence entre ces deux visages! Mais l'amour se cache sous la laideur comme sous la beauté: ce n'est pas le regard qui aime, c'est le cœur.
XI
C'est dans cette famille des Bonaparte, réfugiés pour la plupart à Rome, et protégeant les arts afin de prolonger au moins ses règnes éphémères sur les peuples, en régnant sur les talents, que Léopold Robert passait ses soirées à Rome: on lui avait commandé quelques tableaux. Son génie, encore énigmatique, jouissait d'être compris par anticipation sur sa gloire. Être compris, pour un artiste, poëte, peintre, musicien, statuaire, c'est être obligé. L'admiration, voilà le salaire des grandes âmes! Léopold fréquentait surtout le palais de la princesse Charlotte; cette jeune femme s'essayait sous sa direction à dessiner, à peindre, à graver les œuvres du maître; l'intimité des occupations amena l'intimité des cœurs. Léopold Robert, timide d'abord, encouragé ensuite, familier enfin, devint l'habitué de ce salon. Le sauvage montagnard du Jura oublia une distance qu'on s'étudiait à effacer par tant d'égards. Il se plaisait là où il plaisait lui-même; il n'avait rien de séduisant, ni dans les traits du visage, ni dans les grâces de l'entretien, excepté son génie, mais il était attachant par son dévouement modeste et exclusif à ses amis. Silencieux, réservé, susceptible, comme toutes les délicates natures, il intéressait vivement par son silence même. On aime à ouvrir ce qui est fermé; le prince et la princesse lisaient seuls dans l'âme de Robert; cette âme était un abîme de mystères du beau qui ne sortaient qu'un à un, non de ses lèvres, mais de ses pinceaux. C'était une faveur que d'y lire avant le public: voir éclore les œuvres de génie, c'est presque participer à la jouissance de les enfanter.