Léopold Robert avait renoncé à tout, même à la pauvre Thérésina, son premier amour[1], sans se rendre compte à lui-même du vrai motif de son inconstance. On lui parlait en vain de mariage avec quelque jeune fille de son pays, dont la chaste affection aurait animé l'isolement de son atelier: il écartait toutes ces perspectives de sa pensée; il cherchait (comme on le voit dans ses lettres) tous les sophismes de situation pour se justifier à lui-même sa vie solitaire.

XII

Une si vive imagination ne pouvait cependant se sevrer si jeune d'amour. Il était évident que son cœur était assez rempli d'un rêve pour ne pas sentir le vide de toute affection domestique. La douce intimité dans laquelle il vivait avec le prince et la princesse suffisait à son existence; lui-même paraissait nécessaire à leur bonheur. Ces trois personnes de rangs si différents, mais également exilées dans la patrie des arts, associaient leurs talents comme leurs cœurs. Le prince composait de grands paysages historiques avec les pages de la nature que la mer, les montagnes, les ruines déroulaient sous ses yeux; Léopold Robert y jetait des groupes humains et pittoresques qui les animaient de leurs scènes; la princesse Charlotte les gravait sous l'inspiration du jeune maître. Rien n'était plus innocent que ces rapports du professeur à l'élève; mais cette innocence même cachait un piége à Léopold Robert: ce piége, c'était la perfide habitude, qui fait germer, sans qu'on s'en aperçoive, les premières racines d'un sentiment innomé dans les cœurs: si le danger était connu on le fuirait; on s'y expose parce qu'on ne le voit pas. L'histoire célèbre d'Héloïse et d'Abeilard, mille autres histoires domestiques aussi fatales attestent le danger de ces rapprochements trop habituels entre une élève innocente et un maître imprévoyant; le péril pour tous les deux naît précisément de l'ignorance du péril. Quelques écrivains, selon nous trop austères, ont paru reprocher amèrement à la princesse Charlotte trop de complaisance à laisser naître cet amour dans le cœur de son maître et de son ami; rien ne justifie à nos yeux ce reproche: elle était trop exclusivement attachée au prince son mari, un des hommes les plus séduisants de l'Italie, pour songer seulement à la nature des sentiments qu'elle pouvait inspirer à un pauvre artiste, fils d'un châlet du Jura et enfoui dans les ruines de Rome. D'ailleurs, nous l'avons dit, la physionomie ingrate et le caractère concentré du jeune artiste ne laissaient ni prévoir en lui, ni éclater hors de lui, des sentiments contre lesquels la princesse aurait pu avoir à se défendre. Elle fit une victime sans préméditation; pas une goutte de ce sang ne doit rejaillir sur sa mémoire. Ses lettres, après la mort de Robert, ont la candeur de l'étonnement et de la douleur, mais aucun remords ne s'y mêle aux profonds regrets. C'est une sœur qui pleure un frère; ce n'est nullement une amante qui s'accuse de la mort d'une victime.

Ce sentiment, confus et non analysé dans l'âme de Robert, se révèle cependant, dans ses grands ouvrages à cette époque de sa vie intérieure, par deux symptômes de l'art qui sont en même temps deux symptômes de la passion. Ces deux symptômes sont la grande poésie et la grande mélancolie de ses œuvres.

C'est en effet à ces jours heureux de sa jeunesse que se reportent la conception et la lente exécution de son tableau qu'on peut appeler le portrait de l'Italie: les Moissonneurs.

XIII

Qu'est-ce que les Moissonneurs?

En contemplant bien ce magnifique tableau, et en entrant, par tous les pores, dans la pensée du peintre, c'est la poésie du bonheur, c'est l'idéal de la paix des champs, c'est l'infini dans la calme jouissance de la nature, c'est l'idylle de l'humanité, dans son premier Éden, devant le Créateur: idylle transposée aujourd'hui sous le soleil, dans ce monde de travail et de sueur, mais pleine encore de toute la félicité que cette terre corrompue peut offrir à l'homme.

Telle est évidemment, selon nous, la pensée du tableau: c'est un hymne, c'est un Évohé, c'est un cantique peint en formes et en couleurs sur la toile! Toute la toile chante, nous le répétons. De Théocrite, de Virgile dans ses églogues, de Gesner, ce compatriote de Robert, nous le demandons au spectateur, qui est-ce qui a le mieux chanté? qui est-ce qui a été le plus poëte de ces poëtes ou de ce peintre? Nous ne craignons pas de répondre: C'est le peintre, c'est Robert, c'est le grand lyrique des Moissonneurs.

XIV