C'était moi qui l'élevais, et elle m'aimait de tout son cœur. Elle était née après la mort de mon père; le chagrin avait tari le sein de ma mère; vous comprenez qu'elle ne pouvait penser à allaiter le pauvre petit vermisseau. Je l'élevai toute seule avec du lait et de l'eau, au point que c'était mon enfant; dans mes bras, sur mes genoux, elle me souriait, jouait, grandissait.

FAUST.

N'as-tu pas senti alors le bonheur le plus pur?

MARGUERITE.

Oh! oui! Mais il y avait aussi bien des heures pénibles: le berceau était placé la nuit auprès de mon lit; son moindre mouvement me réveillait; il fallait lui donner à boire, la coucher à côté de moi, et, si elle ne se taisait pas vite, se lever du lit et marcher pieds nus à travers la chambre en la berçant; ce qui n'empêchait pas, sitôt le jour venu, d'être au lavoir, au marché, et ainsi de suite, comme je serai demain. Dame! Monsieur, on n'a pas le cœur bien à l'aise, mais on en goûte mieux son repas et son repos.

Ce charmant babillage de jeune fille, qui paraît oiseux peut-être ici au lecteur, a un triple but caché dans l'esprit de l'auteur, qui prépare ainsi son pathétique dans le drame. D'abord il prouve l'innocente et naïve confiance de la jeune fille; puis il annonce au spectateur qu'elle a un frère chéri au service, frère dont la mort accidentelle sera bientôt un crime de son amour pour Faust; puis enfin cette tendresse pour sa petite sœur, qu'elle élève si maternellement au berceau, prépare un contraste terrible avec le crime de délire qui lui fera plus tard sacrifier à la fièvre le propre fruit de ses entrailles. Ce sont les trois coups de pinceau qui paraissent flotter au hasard sur la toile et qui sont trois merveilleuses combinaisons calculées du grand peintre de caractère et de situation!

Pendant cet entretien des deux amants, Méphistophélès s'entretient à l'écart avec la voisine. Il lui fait astucieusement entendre à demi mot que son cœur est tendre et libre, et qu'il pourrait bien, s'il l'osait, se présenter à elle pour finir son dur veuvage. La voisine va au-devant de ces galanteries de Méphistophélès, et sa ruse diabolique a un complice tout stylé dans la vanité de la voisine veuve, intéressée à la séduction de Marguerite pour mieux séduire elle-même le cœur de Méphistophélès. (Ils passent.)

Faust et la jeune fille passent à leur tour devant le spectateur en se promenant dans le jardin.

FAUST.

Ainsi tu m'as reconnu, petit ange, dès que j'ai mis le pied dans le jardin?