Une telle œuvre était plus qu'un homme; c'était tout à la fois l'épopée, le drame, la raison et le surnaturel de l'esprit et du cœur humain. Goethe ne la laissa transpirer que page à page de son portefeuille poétique. Les premières communications qu'il en fit aux grands esprits dont l'Allemagne était si riche alors arrachèrent un cri d'admiration même à ses rivaux, s'il pouvait en avoir.
Je lis dans une des premières lettres de Schiller, qui devint plus tard l'ami de Goethe, ce mot qui exprime son impression à l'aspect d'un seul fragment de cette œuvre: «Je désire passionnément lire ce qui n'est pas encore publié de Faust, car je vous confesse que ce que j'en ai vu est pour moi le torse d'Hercule.»
Schiller n'avait lu encore, selon toute apparence, que les grandes contemplations métaphysiques de Faust et de Méphistophélès dans les montagnes; s'il avait lu les scènes pastorales, naïves, déchirantes, de la séduction de Marguerite et de ses amours à la fenêtre devant la lune, Schiller aurait ajouté au torse d'Hercule le torse de Vénus. La comparaison était caractéristique; car, après Phidias, aussi divin dans l'expression de la force que dans l'expression de la grâce, il n'y avait eu que Goethe pour créer de la même main, du même ciseau et du même bloc, Faust et Marguerite!
VII
Goethe, par la haute sérénité de son caractère, n'était nullement pressé de jouir. Après avoir terminé Faust dans la paisible solitude de son séjour à Rome et en avoir envoyé seulement quelques fragments à ses amis d'Allemagne, il revint à la pure épopée, son premier amour poétique. On peut remarquer, dans ses Mémoires et dans ses correspondances, qu'Homère était à ses yeux le premier et le dernier mot du génie humain, la Bible de l'histoire et de l'imagination. Nous partageons entièrement cette opinion de Goethe sur Homère; il nous paraît non pas plus grand, mais aussi grand que nature, c'est-à-dire un demi-dieu.
On voit dans ces épanchements confidentiels de Goethe qu'il était ramené sans cesse vers les peintures de la vie domestique, si simplement et cependant si poétiquement décrites et chantées dans l'Odyssée. L'épisode de Nausicaa l'obsède visiblement; il y revient malgré lui dans beaucoup de ses notes de voyage; il rêve de reproduire cette idylle épique dans sa langue moderne et en appliquant aux mœurs bourgeoises de son pays allemand les chastes couleurs de la poésie homérique. C'était un rêve de génie. Ce qui dépopularisait, en effet, la poésie épique dans nos siècles nouveaux, c'était l'absence de réalité dans l'épopée. Des dieux auxquels on a cessé de croire, des héros dont les exploits et les amours sont des fables, des mœurs dont les descriptions nous semblent des inventions étranges du poëte au lieu du portrait ressemblant de la civilisation que nous avons sous les yeux, tout cela intéresse peu le vulgaire des lecteurs; le savant seul s'y plaît, mais la foule se détourne et court aux légendes et aux complaintes des chanteurs de rues; de là un triste abaissement du niveau de l'imagination du peuple. Il est privé de poésie parce que les poëtes lettrés lui chantent des choses au-dessus de sa portée et parce que ses poëtes populaires lui chantent des platitudes ou des cynismes. Cette lacune dans la poésie populaire avait vivement frappé le grand esprit à la fois métaphysique et réaliste de Goethe, comme elle nous frappa vivement nous-même, il y a quelques années, quand nous écrivîmes le poëme domestique et familier de Jocelyn. Nous eûmes, sans nous être entendus, et à la différence près du talent, la même pensée née du même temps: faire descendre la poésie des nuages, et l'introduire comme un hôte de tous les jours et de toutes les conditions au foyer domestique de famille, chez le savant comme chez l'ignorant, chez le riche comme chez le pauvre; changer en pain quotidien de toutes les âmes pensantes ou aimantes cette ambroisie poétique jusque-là réservée aux dieux de ce monde.
VIII
HERMAN ET DOROTHÉE.
Goethe ébaucha à Rome la première conception de ce poëme bourgeois, de cette idylle de la petite ville allemande, dans le poëme d'Herman et Dorothée, un de ses plus délicieux ouvrages. Il ne le termina que plus tard, et il ajouta alors les principaux détails pathétiques empruntés à l'émigration française des bords du Rhin; ces scènes de déroute dont il avait été témoin pendant la retraite des Prussiens devant Dumouriez, en 1792, avaient fait sur son esprit une forte impression de pitié qu'il reproduisit dans son poëme.
IX
Rien n'est plus simple que le plan de ce poëme épique. Comme tout ce qui est réellement beau, le drame ne comporte aucun artifice de composition. C'est la nature bien peinte, le cœur humain bien compris, la poésie, c'est-à-dire la beauté latente de la vie domestique bien chantée. Cela n'a point pour but d'étonner, mais de charmer et surtout d'édifier l'âme par la reproduction émue des plus doux et des meilleurs sentiments de famille. Qu'il y a loin de là à Werther! Il y a aussi loin que du bon sens au délire, que de la maladie mentale à la santé du cœur et de l'esprit.