Lisons ensemble quelques scènes de ce tableau aussi homérique par la forme qu'il est flamand ou allemand par le fond.

Écoutez!

X

L'hôtelier du Lion d'or, dans une petite ville d'Allemagne, cause avec sa femme, assis sur un banc de bois au seuil de son auberge. La rue est déserte; la ville entière s'est portée en masse hors des murs, au-devant d'une colonne fugitive d'émigrés des bords du Rhin, qui se sauvent avec leurs femmes, leurs enfants, leurs vieillards, leurs malades, leurs troupeaux, leurs meubles, devant l'armée envahissante des Français. Le fils unique de l'aubergiste, Herman lui-même, a attelé ses beaux chevaux favoris au chariot de poste de son père, et il est allé porter des vivres, des couvertures, des vêtements, à ces infortunés surpris par l'irruption dans la nuit.

«Je ne donne pas volontiers mon vieux linge,» dit la femme de ménage au mari économe, «car on a mainte occasion de l'employer utilement, et, quand on en a besoin, on n'en trouve pas à prix d'argent; mais aujourd'hui j'ai rassemblé avec plaisir ce que j'avais de meilleur en fait de chemises et de couvertures, car j'ai entendu dire qu'il y avait dans cette foule des enfants et des vieillards demi-nus. Et, dis-moi, veux-tu me pardonner? j'ai aussi mis à contribution ton armoire: j'ai pris ta belle robe de chambre en fine cotonnade, cette indienne à fleurs si chaudement doublée de flanelle; je l'ai donnée; mais tu sais qu'elle est vieille et tout à fait hors de mode.»

L'hôte regrette sa vieille robe de chambre, mais il pardonne en pensant au bien-être des infirmes qui s'envelopperont de sa dépouille.

L'heure du soir allonge l'ombre des maisons sur la rue; la foule rentre escortant la colonne fugitive.

«Regarde, dit l'hôtesse, voici déjà les curieux qui rentrent après avoir vu les pauvres émigrés. Probablement tout a traversé la ville maintenant. Vois comme leurs souliers sont couverts de poussière, comme ils ont le visage enflammé; chacun a son mouchoir à la main, pour essuyer la sueur de son front. Je ne voudrais pas m'en aller ainsi, par la chaleur d'un pareil jour, courir après un si navrant spectacle; c'est bien assez d'entendre le récit qu'on nous en fera.

«Oui, répond l'aubergiste-cultivateur, c'est là un temps de moisson comme nous en avons rarement; nous avons déjà rentré le foin bien séché dans le fenil, et nous rentrerons de même le blé dans la grange. Le ciel est clair, on n'y distingue pas le plus léger nuage, et depuis le matin il s'est levé un vent frais et agréable. Voilà un temps frais qui durera. Le blé est mur; demain on commencera à faucher la riche moisson!»

Pendant que l'hôte et l'hôtesse s'entretiennent ainsi, on voit rentrer, dans une élégante calèche fabriquée à Landau, le riche marchand, avec ses filles, qui habite la maison nouvellement restaurée à neuf en face de l'hôtellerie, de l'autre côté de la place. «Voici, dit de nouveau la bonne hôtesse, voici le pasteur et notre voisin le pharmacien! Ils vont nous dire ce qu'ils ont vu là-bas.»