Le pasteur et le pharmacien entrent; ils s'attablent autour d'un pot à bière écumant dans l'arrière-salle de l'auberge. Ils causent, chacun selon son caractère, de l'événement de la journée.

Le pharmacien décrit en termes pathétiques le douloureux convoi. «Rien ne ressemble à ce spectacle, dit-il, si ce n'est le jour funèbre où l'incendie dévora notre pauvre petite ville, il y a vingt ans.»

Le pasteur, jeune et modeste ecclésiastique, l'honneur de la ville, recommande à ses amis la confiance en Dieu et la charité.

Un bruit de fer des chevaux qui font retentir le pavé sous la voûte de l'auberge interrompt l'entretien et lui fait prendre un autre tour. Le second chant commence.

XI

C'est le chariot d'Herman, le fils de l'aubergiste, qui revient à vide de sa course au-devant des proscrits.

Le jeune homme, ordinairement si réservé et recueilli en lui-même, entre tout rayonnant d'une splendeur intérieure dans la salle. Le pasteur s'en aperçoit. «On voit, dit-il au jeune homme, que vous revenez tout changé et tout satisfait; jamais il n'y eut tant d'animation dans vos yeux; on voit que vous avez répandu vos dons parmi les affligés et que de bénédictions sont descendues sur vous!»

Herman raconte à sa mère l'épisode le plus touchant de son voyage. «En suivant, dit-il, la route qui mène au village où la colonne fugitive va passer la nuit, j'aperçus une lourde charrette traînée par deux bœufs, les plus gros et les plus vigoureux de ce pays des étrangers. À côté de la voiture marchait d'un pas ferme et souple une jeune fille tenant à la main une longue baguette armée de l'aiguillon et conduisant en le pressant l'attelage. Quand elle me vit, elle s'approcha timidement, mais avec confiance, de moi, et me dit: «Nous n'avons pas été toujours dans cette humiliante situation où nous sommes aujourd'hui; je ne suis pas encore habituée à demander à l'étranger cette aumône qu'il donne souvent à regret et seulement pour se délivrer de l'importunité du pauvre; mais le besoin me force à parler. Là, sur la paille, languit la femme d'un homme riche de notre village; elle vient d'accoucher, et j'ai eu bien de la peine à la sauver avec les bœufs de cette charrette. Nous ne pourrons arriver que bien tard après les autres; à peine si cette pauvre femme garde un souffle de vie, et son nouveau-né repose tout nu entre ses bras. Si vous êtes de ces environs et si vous avez du linge qui vous soit inutile, donnez-le à cette malheureuse mère!»

«Ainsi parla la belle jeune fille, et sur la paille où elle était étendue la pauvre femme, toute faible et toute pâle, se lève et me regarde. Moi je répondis à la jeune fille: «Il y a souvent un bon génie qui nous conseille et qui nous fait deviner les plus pressants besoins de nos frères. Ma mère, comme si elle avait pressenti vos besoins, m'a donné, pour ceux qui n'auraient pas de quoi se couvrir, ce paquet de hardes et de linge.» Et aussitôt, dénouant les cordes par lesquelles il était lié, je remis à la jeune fille la robe de chambre de mon père, les chemises et les draps. Elle me remercia avec des transports de joie et s'écria: «Celui qui est heureux ne croit pas qu'il puisse y avoir encore des miracles, mais c'est dans l'angoisse du malheur qu'on reconnaît comment le doigt de Dieu conduit les bons cœurs à une bonne action. Puisse-t-il vous rendre à vous-même le bien qui nous arrive par vous!»

«La pauvre femme en couches prit en souriant ce linge que la jeune fille lui tendait, et se réjouit surtout en sentant la douce flanelle tiède qui doublait la robe de chambre. «Hâtons-nous d'arriver au prochain village, où nos compatriotes doivent faire halte pour la nuit; là je coudrai le linge pour la layette de l'enfant, et j'arrangerai avec soin tout ce qui sera nécessaire.» Elle me remercia encore et toucha les bœufs; le char s'éloigna. Pour moi, j'arrêtai les chevaux et je restai. Un combat s'élevait en moi; je ne savais ce qu'il y avait de mieux à faire, de courir rapidement au village de la halte et de partager entre les émigrés les provisions de bouche que j'avais apportées, ou de les remettre toutes à la belle et charitable jeune fille, afin qu'elle les distribuât elle-même entre les nécessiteux. Mon cœur décida: je courus après elle, je la rejoignis bientôt et je lui dis: