«Ô spectacle merveilleux, digne de celui qui nous l'a préparé, et fait seulement pour ceux qui savent le contempler!

«Pierre, avec ses clefs expressives, éclipse celles du vieux Janus. Il est le premier partout, et tous les saints n'entrent qu'à sa suite. Le dieu de l'iniquité, Plutus, cède la place au plus grand des thaumaturges, à l'humble François, dont l'ascendant inouï créa la pauvreté volontaire, pour faire équilibre aux crimes de la richesse. Le miraculeux Xavier chasse devant lui le fabuleux conquérant de l'Inde. Pour se faire suivre par des millions d'hommes il n'appela point à son aide l'ivresse et la licence; il ne s'entoura point de bacchantes impures: il ne montra qu'une croix; il ne prêcha que la vertu, la pénitence, le martyre des sens. Jean de Dieu, Jean de Matha, Vincent de Paul (que toute langue, que tout âge les bénissent!) reçoivent l'encens qui fumait en l'honneur de l'homicide Mars, de la vindicative Junon. La Vierge immaculée, la plus excellente de toutes les créatures dans l'ordre de la grâce et de la sainteté, discernée entre tous les saints, comme le soleil entre tous les astres; la première de la nature humaine qui prononça le nom de salut; celle qui connut dans ce monde la félicité des anges et les ravissements du ciel sur la route du tombeau; celle dont l'Éternel bénit les entrailles en soufflant son esprit en elle et lui donnant un fils qui est le miracle de l'univers; celle à qui il fut donné d'enfanter son Créateur; qui ne voit que Dieu au-dessus d'elle et que tous les siècles proclameront heureuse; la divine Marie monte sur l'autel de Vénus pandémique. Je vois le Christ entrer dans le Panthéon, suivi de ses évangélistes, de ses apôtres, de ses docteurs, de ses martyrs, de ses confesseurs, comme un roi triomphateur entre, suivi des grands de son empire, dans la capitale de son ennemi vaincu et détruit. À son aspect tous ces dieux-hommes disparaissent devant l'homme-Dieu. Il sanctifie le Panthéon par sa présence et l'inonde de sa majesté. C'en est fait: toutes les vertus ont pris la place de tous les vices. L'erreur aux cent têtes a fui devant l'indivisible vérité: Dieu règne dans le Panthéon, comme il règne dans le ciel, au milieu de tous les saints.

«Quinze siècles avaient passé sur la ville sainte lorsque le génie chrétien, jusqu'à la fin vainqueur du paganisme, osa porter le Panthéon dans les airs, pour n'en faire que la couronne de son temple fameux, le centre de l'unité catholique, le chef-d'œuvre de l'art humain, et la plus belle demeure terrestre de celui qui a bien voulu demeurer avec nous, plein d'amour et de vérité

XI

Voilà tout ce livre du Pape, œuvre très-savante, quoique très-décousue, inférieure aux Soirées de Pétersbourg, et qui cependant produisit plus de gloire à l'écrivain, parce qu'elle fut adoptée à son apparition par les Chateaubriand, les Bonald, les Lamennais, hommes éclatants de la restauration théocratique en France à cette époque. Ils adoptèrent M. de Maistre comme un auxiliaire envoyé d'en haut à leur parti. Sans cet esprit de parti, qui donne non pas la vie, mais le bruit, aux ouvrages des hommes, ce livre n'aurait été que le manifeste de la théocratie; ils en firent dans leurs journaux le manifeste de l'Esprit-Saint. Ce livre n'est plus guère lu aujourd'hui que par les légistes sacrés ou par les érudits du sanctuaire. C'est un arsenal de science ecclésiastique.

Il en fut de même de son livre de controverse sur l'Église anglicane, où il a raison contre Bossuet et tort contre l'indépendance des nations. Dans ses lettres sur l'inquisition espagnole il est plus qu'un étrange sophiste: il fausse l'histoire pour justifier une barbarie. Ce n'est pas là un livre, c'est un pamphlet. Le goût du paradoxe rendait rétrospectivement cruel en théorie le plus doux et le plus gai des hommes. Il ne faut pas badiner avec le sang.

XII

À partir de ce moment, le comte de Maistre ne se retrouve plus que dans le recueil de ses lettres familières, publiées par sa famille. Ce n'est plus là l'arsenal de l'esprit de parti; c'est le portefeuille d'un homme de bien, d'un homme de cœur, d'un homme d'esprit. Nous ne pouvons résister au plaisir d'en citer quelques fragments, et ces fragments ont pour nous un charme plus exquis encore, parce que nous pouvons y ajouter son accent ému de tendresse et sa physionomie rayonnante de saine gaieté.

«Mon très-cher enfant, écrit-il, de Pétersbourg, à sa fille Constance, qu'il n'avait pas vue naître, et dont il se faisait une charmante image, justifiée par la nature et par l'intelligence, mon très-cher enfant, il faut absolument que j'aie le plaisir de t'écrire, puisque Dieu ne veut pas encore me donner celui de te voir. Peut-être tu ne sauras pas me lire couramment, mais tu ne manqueras pas de gens qui t'aideront à déchiffrer l'écriture de ton vieux papa. Ma chère petite Constance, comment donc est-il possible que je ne te connaisse point encore, que tes jolis petits bras ne se soient point jetés autour de mon cou, que les miens ne t'aient point mise sur mes genoux pour t'embrasser à mon aise? Je ne puis me consoler d'être si loin de toi; mais prends bien garde, mon cher enfant, d'aimer ton papa comme s'il était à côté de toi. Quand même tu ne me connais pas, je ne suis pas moins dans ce monde, et je ne t'aime pas moins que si tu ne m'avais jamais quitté. Tu dois me traiter de même, ma chère petite, afin que tu sois tout accoutumée à m'aimer quand je te verrai, et que ce soit tout comme si nous ne nous étions jamais perdus de vue. Pour moi je pense continuellement à toi, et, pour y penser avec plus de plaisir, j'ai fabriqué dans ma tête une petite figure espiègle, qui me semble être ma Constance...»

Et à son fils, qu'il se disposait à appeler en Russie pour y commencer sa fortune: