«Il faut que tu me remplaces auprès de ta mère quand je n'y suis pas, et que tu sois son premier ministre de l'intérieur. Ce que tu me dis de Chambéry m'a serré le cœur; je suis cependant bien aise que tu aies vu par toi-même l'effet inévitable d'un système dont nous avons eu le bonheur de te séparer entièrement. Ton âme est un papier blanc sur lequel nous n'avons point permis au diable de barbouiller, de façon que les anges ont pleine liberté d'y écrire tout ce qu'ils voudront, pourvu que tu les laisses faire. Je te recommande l'application par-dessus tout. Si tu m'aimes, si tu aimes ta mère et tes sœurs, il faut que tu aimes ta table: l'un ne peut pas aller sans l'autre. Je puis attacher ta fortune à la mienne si tu aimes le travail, autrement tout est perdu. Dans le naufrage universel, tu ne peux aborder que sur une feuille de papier: c'est ton arche, prends-y garde. Je mets au premier rang une écriture belle et aisée. L'allemand est une fort bonne chose, et qui probablement te sera fort utile. Ainsi nous nous sommes entendus à ce sujet. Adieu, mon cher Rodolphe.»
Et à sa fille aînée, Adèle, les conseils contraires sans cesse renouvelés, pour la prémunir contre son antipathie innée, la femme savante, la femme de lettres, la femme masculine, paradoxe de son sexe:
«Tu as probablement lu dans la Bible, ma chère Adèle: La femme forte entreprend les ouvrages les plus pénibles, et ses doigts ont pris le fuseau. Mais que diras-tu de Fénelon, qui décide avec toute sa douceur: La femme forte file, se cache, obéit et se tait? Voici une autorité qui ressemble fort peu aux précédentes, mais qui a bien son prix cependant: c'est celle de Molière, qui a fait une comédie intitulée les Femmes savantes. Crois-tu que ce grand comique, ce juge infaillible des ridicules, eût traité ce sujet s'il n'avait pas reconnu que le titre de femme savante est en effet un ridicule? Le plus grand défaut pour une femme, mon cher enfant, c'est d'être homme. Pour écarter jusqu'à l'idée de cette prétention défavorable, il faut absolument obéir à Salomon, à Fénelon et à Molière: ce trio est infaillible. Garde-toi bien d'envisager les ouvrages de ton sexe du côté de l'utilité matérielle, qui n'est rien; ils servent à prouver que tu es femme et que tu te tiens pour telle, et c'est beaucoup. Prie ta mère de t'acheter une jolie quenouille et un joli fuseau.»
Il s'acharne à cette pensée juste des différentes fonctions d'esprit des sexes différents, et, comme toutes les vérités, il finit par l'exagérer.
«Voltaire a dit, à ce que tu me dis (car pour moi je n'en sais rien; jamais je ne l'ai tout lu, et il y a trente ans que je n'en ai pas lu une ligne), que les femmes sont capables de faire tout ce que font les hommes, etc. C'est un compliment fait à quelque jolie femme, ou bien c'est une des cent mille et mille sottises qu'il a dites dans sa vie. La vérité est précisément le contraire. Les femmes n'ont fait aucun chef-d'œuvre dans aucun genre; elles n'ont fait ni l'Iliade, ni l'Énéide, ni la Jérusalem délivrée, ni Phèdre, ni Athalie, ni Rodogune, ni le Misanthrope, ni Tartufe, ni le Joueur, ni le Panthéon, ni l'église de Saint-Pierre, ni la Vénus de Médicis, ni l'Apollon du Belvédère, ni le Persée, ni le livre des Principes, ni le Discours sur l'Histoire universelle, ni Télémaque. Elles n'ont inventé ni l'algèbre, ni les télescopes, ni les lunettes achromatiques, ni la pompe à feu, ni le métier à bas, etc.; mais elles font quelque chose de plus grand que tout cela: c'est sur leurs genoux que se forme ce qu'il y a de plus excellent dans le monde: un honnête homme et une honnête femme. Si une demoiselle s'est laissé bien élever, si elle est docile, modeste et pieuse, elle élève des enfants qui lui ressemblent, et c'est le plus grand chef-d'œuvre du monde. Si elle ne se marie pas, son mérite intrinsèque, qui est toujours le même, ne laisse pas aussi que d'être utile autour d'elle d'une manière ou d'une autre. Quant à la science, c'est une chose très-dangereuse pour les femmes: on ne connaît presque pas de femmes savantes qui n'aient été ou malheureuses ou ridicules par la science. Elle les expose habituellement au petit danger de déplaire aux hommes et aux femmes (pas davantage): aux hommes, qui ne veulent pas être égalés par les femmes, et aux femmes, qui ne veulent pas être surpassées. La science, de sa nature, aime à paraître; car nous sommes tous orgueilleux. Or voilà le danger; car la femme ne peut être savante impunément qu'à la charge de cacher ce qu'elle sait avec plus d'attention que l'autre sexe n'en met à le montrer. Sur ce point, mon cher enfant, je ne te crois pas forte; ta tête est vive, ton caractère décidé: je ne te crois pas capable de te mordre les lèvres lorsque tu es tentée de faire une petite parade littéraire. Tu ne saurais croire combien je me suis fait d'ennemis jadis pour avoir voulu en savoir plus que nos chers Allobroges.»
«Le chef-d'œuvre des femmes, écrit-il ailleurs à sa seconde fille Constance, c'est de comprendre ce qu'écrivent les hommes.» Il y a dans ses œuvres un volume entier de ces tendresses, de ces conseils et de ces badinages de cœur et de plume avec ses chères filles, et ce volume n'a point de paradoxe parce que le sentiment n'en a pas.
XIII
Ainsi s'écoulèrent ces longues années d'éloignement de sa patrie, jusqu'au moment où la chute de Napoléon et les traités de 1815 ressuscitèrent le Piémont et l'agrandirent même contre la France par l'incorporation de l'antique république de Gênes, annexée par ces traités au Piémont. La famille du comte de Maistre l'avait enfin rejoint en Russie. L'exil était plus doux, mais c'était toujours l'exil. Le prosélytisme religieux du comte de Maistre commençait à offusquer l'empereur Alexandre et son gouvernement; la faveur de l'écrivain ultra-catholique baissait à la cour. L'ambition naturelle, qui n'avait jamais cessé de lui faire sentir sa valeur comme homme politique, lui faisait sans cesse tourner ses regards vers Turin, pour voir si on ne l'appellerait pas au ministère. La cour de Turin se souvenait trop de sa conduite compromettante dans l'affaire de Savary et de Napoléon pour lui confier le maniement très-délicat d'une politique qui ne pouvait vivre que de ménagements et de prudence envers la France, l'Angleterre et l'Autriche. C'était pour cette cour une décoration littéraire qu'elle ne pouvait négliger sans honte, mais ce n'était pas une force qu'elle pût employer sans défiance. L'éloignement avec un titre honorable était ce qui convenait au roi de Sardaigne pour son illustre embarras; mais la nécessité de complaire à la cour de Russie, qui se plaignait de l'excès d'activité théologique du comte de Maistre, exigeait son rappel à Turin. Il fut rappelé en 1817 avec le titre de président des cours suprêmes du royaume et de ministre d'État sans portefeuille. C'était l'otium cum dignitate, le loisir honorifique du vieil âge; rien ne convenait moins au fond à un esprit qui ne vieillissait pas et à une ambition de pouvoir que la piété même ne pouvait totalement amortir. Il s'arrêta pendant quelques mois dans sa chère Savoie, au sein de cette famille d'élite qui lui faisait une cour de tendresse et d'honneur. Ces jours de halte furent sans aucun doute les plus doux de toute sa vie; c'est alors que j'eus le bonheur de le connaître. On le regardait comme un monument que la distance avait grandi et que l'on croyait destiné à grandir encore dans l'avenir par quelque éclatante reconnaissance de la cour de Turin. Il le croyait évidemment lui-même; sa déception fut l'amertume de ses dernières années.
À son arrivée à Turin il sentit, sans pouvoir se le persuader, qu'il ne serait plus qu'une illustration honorée, mais importune, offusquant son propre gouvernement. Ses plaintes confidentielles à cet égard dans sa correspondance intime sont amères. On y sent une résignation mal résignée qui murmure au fond du cœur sous un sourire de convention.
Écoutez cette plainte désespérée à sa confidente chérie, sa fille Constance, laissée derrière lui à Chambéry.