«Turin, septembre 1817.

«Les visites, les devoirs de tout genre m'obsèdent; je me tuerais si je ne craignais de te fâcher. Hélas! tout est inutile; le dégoût, la défiance, le découragement sont entrés dans mon cœur. Une voix intérieure me dit une foule de choses que je ne veux pas écrire. Cependant je ne dis pas que je me refuse à rien de ce qui se présentera naturellement; mais je suis sans passion, sans désir, sans inspiration, sans espérance. Je ne vois d'ailleurs, depuis que je suis ici, aucune éclaircie dans le lointain, aucun signe de faveur quelconque; enfin rien de ce qui peut encourager un grand cœur à se jeter dans le torrent des affaires. Je n'ai pas encore fait une seule demande, et, si j'en fais, elles seront d'un genre qui ne gênera personne. En réfléchissant sur mon inconcevable étoile je crois toujours qu'il m'arrivera tout ce que je n'attends pas.»

Son amour-propre du moins, à défaut de son ambition active, fut satisfait du rang qu'on lui donna à Turin.

Il écrit à M. de Bonald: «Vous voulez sans doute que je vous dise un petit mot de moi. Ma place (de régent de la grande chancellerie) revient à peu près à vice-chancelier, et me met à la tête de la magistrature, au-dessus des premiers présidents. Quant au titre de ministre d'État, joint à la dignité de régent, il ne suppose pas des fonctions particulières, ni la direction d'un département. Il m'élève seulement assez considérablement dans la hiérarchie générale, et donne de plus à ma femme une fort belle attitude à la cour, hors de la ligne générale.»

Il revient souvent sur ces dignités dans ses lettres et ses différentes correspondances. Il en était fier, comme on voit, mais nullement satisfait: il lui fallait la réalité autant que la dignité du pouvoir. Son oisiveté le consumait autant que son génie; il y faisait diversion par une immense correspondance avec tous les esprits supérieurs de l'Europe qui sympathisaient avec ses principes en religion ou en monarchie. Ne pouvant être ministre, il était devenu oracle. Il prophétisait encore après la restauration de l'Europe accomplie des erreurs et des expiations. Le temps ne pouvait manquer de les justifier. Ses interlocuteurs ordinaires dans ses derniers jours étaient M. de Chateaubriand, M. de Bonald, M. de Lamennais, plumes irritées alors contre l'esprit moderne, qui faisaient écho à ses colères. Leurs lettres, et surtout les lettres de M. de Bonald, sont aussi éloquentes et plus sensées que celles de son correspondant savoyard. Le point d'optique de Paris était plus vrai que celui de Turin pour juger la marche du monde.

Le comte de Maistre mourut en prophétisant encore. Appelé au conseil des ministres pour y délibérer sur quelque question oiseuse de législation à réformer: «Messieurs, dit-il, la terre tremble, et vous voulez bâtir!»

Quelques jours après il n'était plus, et la révolution de 1821 éclatait à Turin. Il était mort entouré de sa femme, de ses enfants, de ses amis; il s'éteignit dans la prière et dans l'espérance. Sa vie n'avait été qu'un long acte de foi. Son nom fut pour sa famille son plus bel héritage. Le monde récompensa dans son fils et dans ses filles son immense renommée. Cette renommée sera-t-elle éternelle? J'incline à croire que non, car il y a trop d'alliage dans la monnaie d'idées qu'il a frappée à son coin pour que la valeur n'en baisse pas avec le temps. Il y a un mauvais symptôme de gloire; ce mauvais symptôme, c'est l'engouement. Pourquoi l'engouement est-il l'apparence et cependant l'opposé de la gloire? C'est que l'engouement n'est que la passion publique et intéressée du moment pour un homme ou pour une œuvre qui servent momentanément cette passion publique. Une fois la passion éteinte ou morte, la popularité s'éteint ou meurt avec elle. La gloire, au contraire, ne s'attache qu'aux vérités permanentes et ne se ratifie que par la postérité. Or la postérité ne goûte pas les sophistes, même les sophistes vertueux. Il y a trop de sophiste dans le comte de Maistre: dans sa politique il y a trop de passion d'esprit; dans sa religion il y a trop d'exagération d'idées; dans ses prophéties il y a trop de jactance; dans son style même, le plus réel de ses titres, il y a encore trop de facétie. La vérité ne rit pas, elle pense.

XIV

Faites abstraction de vos croyances, quelles qu'elles soient, et mettez-vous par la pensée au point de vue d'un homme de talent ou de génie qui veut, après une longue éclipse d'incrédulité, restaurer le christianisme dans l'esprit humain. Que fera cet homme?

Il s'efforcera de donner aux dogmes de la religion révélée l'expression la plus admissible par la raison pieuse de l'esprit humain; il rejettera sur la barbarie des âges de ténèbres les actes coupables ou les pratiques regrettables dont l'intolérance et les supplices ont déshonoré, par la main des rois, des peuples ou des pontifes, la sainteté morale de la religion chrétienne; il ne rendra pas le culte solidaire de la politique; il ne fera pas de Dieu le complice de l'homme; il ne bravera pas à chaque phrase la raison humaine par des défis de foi ou de servilité d'esprit qui révoltent l'homme, qui scandalisent l'intelligence et qui le repoussent par l'excès de superstition dans l'impiété. Sa foi sera raisonnable et sa raison pieuse. Il rapprochera ainsi la foi du siècle et le siècle de la foi. Voilà évidemment l'œuvre d'un écrivain religieux, utile à la cause qu'il veut défendre. La partie théologique de l'œuvre de M. de Maistre, dans le livre du Pape, dans les Soirées, dans le panégyrique de l'Inquisition, est entièrement le contre-pied de ce que nous venons de présenter comme l'idéal d'une théologie moderne et d'un prosélytisme efficace du christianisme. Il exagère, il brave, il défie, il invective, il irrite. Son argumentation n'est qu'une perpétuelle ironie socratique et quelquefois une facétie voltairienne contre tous ceux qu'il semble vouloir insulter plus que convaincre. Il va jusqu'à l'absurde et jusqu'au supplice, comme vous l'avez vu dans la diatribe où il demande la potence pour tout homme qui exprimera, en matière de conscience, une opinion différente de celle des prélats ou des grands officiers de l'État.