Que serait un autel entouré de potences? Est-ce là de la théologie persuasive? N'est-ce pas plutôt une provocation à toute âme indépendante qui veut adorer et non trembler? La Terreur raisonnait-elle autrement en France en promenant de ville en ville l'instrument du supplice sur les ruines des temples dont elle immolait les ministres? M. de Maistre est presque partout un terroriste d'idée, qui verse des flots d'encre au lieu de sang, mais qui ne dissimule pas ses regrets et son admiration pour les siècles où l'on mêlait l'encre des disputes théologiques avec le sang. Nous savons bien, encore une fois, que ce sont là des plaisanteries; mais des plaisanteries sanglantes sont-elles à leur place dans la bouche d'un homme qui parle au nom d'un Dieu victime et qui en ferait ainsi un Dieu bourreau? Non, une pareille théologie ne pourrait persuader que des esclaves. M. de Maistre, en la présentant au dix-neuvième siècle, ne pouvait que nuire par son talent à la cause qu'adorait sincèrement sa foi. Cette violence qu'il employait à servir les intérêts spirituels et temporels de la papauté se retournait contre le plus vénérable et le plus patient des pontifes, Pie VII, arraché de son palais, déporté et emprisonné pour sa foi, quand ce pape, aussi sacré par ses malheurs que par sa tiare, croyait devoir au salut de l'Église des démarches contraires aux opinions ou aux passions de M. de Maistre. Le publiciste de l'infaillibilité des papes poussait la révolte jusqu'au sarcasme et jusqu'à des vœux de mort contre le pontife représentant de l'autorité divine à ses yeux. Que devenait le double dogme devant la passion?
«9 mars 1804.
«Il paraît qu'on est fort mécontent à Paris. Comme le pape y donne des chapelets, et que tout est mode en France, on a fait à Paris une mode des chapelets; chaque fille de joie a le sien. (Ici un mauvais quolibet que nous rougirions de reproduire.) On s'y moque aussi joliment du bonhomme, qui, en effet, n'est que cela, soit dit à sa gloire! Mais ce n'est pas moins une très-grande calamité publique qu'un bonhomme dans une place et à une époque qui exigeraient un grand homme!»
Quelle leçon de respect dans le publiciste du respect!
Continuez à lire ce qu'il écrit à la même date. «Les forfaits d'un Alexandre VI sont moins révoltants que cette hideuse apostasie de son faible successeur. L'autre jour le comte Strogonof me demanda chez lui ce que je pensais du pape. Je lui répondis: Monsieur le Comte, permettez-moi de marcher à reculons pour lui jeter le manteau; je ne veux pas commettre le crime de Cham. C'est ce que je pus trouver de plus ministériel; car, si Noé entend qu'on nie son ivresse, il peut s'adresser à d'autres qu'à moi.»
Et à quelques jours de là, après une imprécation contre le cardinal Gonsalvi, le Fénelon de la cour romaine dans ce siècle: «Je n'ai point de terme, ajoute-t-il, pour vous peindre le chagrin que me cause la démarche du pape. S'il doit l'accomplir, je lui souhaite de tout mon cœur la mort, etc., etc.»
De telles violences du fidèle des fidèles sont un triste exemple de la révolte de l'esprit contre les maximes du système. Nous ne croyons donc pas que les ouvrages théologiques du comte de Maistre aient fait aucun bien à la religion. L'excès ne convertit pas, il scandalise, et la révolte de l'esprit ne soumet pas le cœur.
XV
Quant à l'écrivain politique, on ne peut contester dans ses écrits un esprit net, ferme, original, distinct de son siècle, supérieur aux engouements momentanés et aux réactions du temps. Il pense seul, il voit loin, il sent juste, il exprime puissamment: c'est un radical monarchique. Il ne veut comprendre que les deux points extrêmes de l'autorité et de l'obéissance, le pouvoir absolu, l'obéissance sans réplique. L'aristocratie lui plaît comme image de la monarchie innée dans la famille; la démocratie lui soulève le cœur de mépris comme élément d'abjection ou de révolte. On dirait qu'il est né d'un autre limon qu'elle. Il tient ce préjugé un peu déplacé et un peu insolent de son séjour à Chambéry, où l'anoblissement d'hier par la fonction ou par la faveur du prince établit une distance infranchissable entre la noblesse et la bourgeoisie. C'est un publiciste de l'école des castes; il était né pour être un législateur des Indes; mais, à ces systèmes et à ces préjugés près, on ne peut lui refuser en politique de la grandeur, de la profondeur, de l'horizon, de la nouveauté dans l'esprit; il ose comme Machiavel, il analyse comme Montesquieu, il éclaire d'un mot comme Tacite; il écrit autrement, mais aussi éloquemment que J.-J. Rousseau. On peut le réfuter, on ne peut le mépriser; il force à l'admiration même ses ennemis. Il eût été le premier des journalistes dans un pays de gouvernement de discussion et de presse libre. Il ne lui manque, en religion et en politique, qu'une chose: le sérieux, qui est la dignité des convictions; il procède trop souvent, comme le caprice, par sauts et par bonds. Au milieu des plus solennelles discussions il lui échappe une saillie qui amuse, mais qui discorde avec le sujet. On a peine à croire à la pleine conviction d'un philosophe ou d'un publiciste qui se détourne à chaque instant de son chemin pour cueillir un bon mot, et qui s'interrompt d'un dithyrambe par un éclat de rire. Voilà, selon nous, les défauts du grand écrivain.
Mais son vrai triomphe est dans le style. Ici il est, non pas sans égal, mais sans pareil. Solidité, éclat, propriété, mouvement, images, souplesse, hardiesse, originalité, onction, brusquerie même, il a toutes les qualités de la parole qui sait se faire écouter; et seul peut-être de son siècle, même en y comprenant Voltaire, il n'imite rien ni personne; il est le gentilhomme du Danube de son temps. Ses pensées passeront ou sont passées, mais son style restera la durable admiration de ceux qui lisent pour le plaisir de lire. On dirait que, comme certaines fontaines de son pays qui pétrifient en un moment ce qu'on jette dans leur bassin, il a le don de pétrifier en un instant ce qui tombe dans sa pensée, tant ce qui en sort est moulé sur nature, revêtu d'une surface impérissable, immortelle. Pour caractériser ce style il faut trois noms: Bossuet, Voltaire, Pascal: Bossuet pour l'élévation, Voltaire pour le sarcasme, Pascal pour la profondeur. Malheureusement une inégalité continuelle, un goût plus allobroge que français, des saccades fréquentes du sublime au quolibet déparent cette belle nature de style. Il vise à l'effet autant qu'à la vérité; il délecte trop dans l'esprit cette grimace amusante, mais subalterne, du génie. Il veut faire rire, et il était créé pour faire penser; il marche, en un mot, entre Voltaire et Pascal, mais plus près de Pascal.