Ce qu'il contient, c'est le sens commun transcendant des multitudes compris et rendu avec le génie de la clarté. Ce qu'il lui manque, nous le dirons avec la même franchise et du premier mot, c'est la philosophie, c'est la conscience, c'est la grande politique, c'est le génie de la morale publique dominant le génie de l'ambition, de la conquête et de la fortune.
En un mot, plus bref et plus résumé après réflexion, l'homme est dans cette histoire, Dieu n'y est pas. L'histoire de M. Thiers est un paysage sans ciel.
Un tel livre est peut-être ainsi, et par ce qu'il contient et par ce qui lui manque, le monument le plus propre à fournir à ce Cours de littérature le texte, les développements, les discussions, les admirations, les critiques, les principes et les exemples de nature à vous initier à ce genre de suprême littérature qu'on appelle l'histoire.
II
Qu'est-ce que l'histoire? C'est la mémoire du genre humain.
C'est aussi la perpétuité de l'individualité humaine; car c'est le fil continu qui relie entre eux le passé, le présent, l'avenir de l'homme, considéré comme unité collective. Tant que l'histoire n'est pas inventée, il y a des hommes, il n'y a pas d'humanité.
L'individu est tout, la race n'est rien; la mémoire lui manque; elle ne sait ni d'où elle vient ni où elle va; elle n'a pas d'hier, et, n'ayant point d'hier, elle ne sait pas si elle aura un demain. Brûlez toutes les histoires, vous ferez la nuit dans le monde comme si vous éteigniez le soleil: la mémoire est l'œil qui voit ce qui fut.
C'est aussi l'expérience de la race humaine, et par là même c'est une part immense dans la sagesse des nations. Effacez l'histoire, toutes les théories de l'humanité seront neuves; aucune n'aura été éprouvée par l'épreuve du feu, qui est l'application; il faudra recommencer à chaque génération ce travail immense et long de l'expérience des siècles qui nous a dotés de tout ce que nous savons sur nous-mêmes. C'est aussi toute la politique, car la politique n'est que le résumé expérimental de l'histoire.
C'est enfin toute la moralité de l'espèce humaine; car nulle part les vertus et les crimes, vertus et crimes à longue échéance en politique, ne reçoivent une plus lente, mais une plus infaillible rétribution que dans l'histoire.
Si l'on vous disait donc que, de toutes les œuvres écrites de l'esprit humain, il n'y en aurait qu'une à sauver dans un second déluge, nous dirions: Sauvons l'histoire! c'est autant que sauver l'humanité.