On voit quel respect, et nous disons même quel fanatisme nous professons pour l'histoire, et par conséquent quelle haute idée nous nous faisons d'un historien.
III
Or quelles qualités nous paraissent-elles nécessaires avant tout dans l'écrivain qui ose saisir cette plume de Tacite?
Ces qualités sont immenses, diverses, rares à rencontrer dans un même homme. C'est sans doute pourquoi il y a tant de poëtes, d'orateurs et d'écrivains, et si peu d'historiens transcendants dans les bibliothèques de tous les siècles.
Il faut d'abord, pour écrire, être écrivain, non pas écrivain de génie comme Tacite, ou Machiavel, ou Thucydide, mais écrivain suffisant pour que votre pensée se transmette, sinon avec relief, couleur et vie, dans la pensée de vos lecteurs, du moins avec cette clarté, cette netteté, ce bon ordre de composition et de faits qui représentent sincèrement les hommes et les choses dont vous parlez à l'avenir.
Il faut connaître à fond les hommes, afin de ne pas peindre des fantômes, mais des réalités.
Il faut avoir été initié, soit par la pratique personnelle, soit par la fréquentation intime des hommes d'État, aux secrets de la politique, car c'est de la politique surtout que traite l'histoire. Or la politique a toujours deux aspects souvent très-différents: un aspect extérieur, sur lequel le vulgaire juge par les apparences; un aspect intérieur et intime, sur lequel les hommes d'élite jugent sur les réalités.
Il faut, si l'on écrit surtout l'histoire des pays de liberté, avoir été mêlé aux assemblées populaires, avoir monté aux tribunes, avoir éprouvé la portée de la parole des ministres, des orateurs, des tribuns, des démagogues, sur l'oreille et sur les passions des multitudes; il faut connaître par quels enthousiasmes, par quels engouements, par quels intérêts et par quelles intrigues se groupent et se dissolvent, dans une assemblée délibérante, les partis qui donnent ou qui retirent la majorité aux gouvernements.
Et il faut, si l'on écrit de la guerre, ou l'avoir faite soi-même, ou l'avoir étudiée jusque dans ses dernières minuties avec les hommes du métier, pour décerner avec justice le blâme ou la gloire dans la défaite ou dans la victoire. Ceci est la partie la plus problématique de l'historien, car la victoire est souvent plus dans l'armée que dans le général; victoire et hasard sont deux mêmes mots dans la langue des batailles.
Il faut être philosophe, ou tout au moins honnête homme, car toute histoire digne de ce nom doit être un cours de morale en action. Les faits ne sont que des faits, c'est-à-dire des brutalités de la fortune, de la force et du hasard. Le sens moral des faits est dans la moralité historique de l'écrivain. Le mot fameux de Mirabeau: La petite morale tue la grande, est le sophisme d'un ambitieux. Il n'y a pas deux morales, parce qu'il n'y a pas deux consciences dans l'homme; il n'y en a qu'une. Cette conscience ne change pas de nature en s'appliquant aux grandes choses de la politique; elle s'agrandit, voilà tout. Au lieu d'embrasser la vie d'un individu, elle embrasse la vie d'un empire. C'est de la vertu à grandes proportions, mais c'est toujours de la vertu, et la plus nécessaire des vertus, puisque c'est la vertu publique.