IV

Il faut enfin que l'historien soit homme d'État, diplomate rompu par la théorie, et s'il se peut par la pratique, à toutes les questions intérieures ou extérieures qui intéressent la dignité, la grandeur honnête et la sécurité de son pays; car, s'il ne connaît pas ces questions, comment les jugera-t-il bien ou mal servies ou desservies dans les actes diplomatiques, législatifs, militaires, des rois, des empereurs ou des ministres dont il raconte les actes? Des vues politiques droites, étendues et justes, sont une des qualités indispensables de l'écrivain.

Voilà, selon nous et selon tout le monde, les conditions si rares et si élevées que l'histoire bien faite exige du grand historien. Sans cela vous avez un annaliste, un compilateur d'événements et de dates, mais un historien, non. Son histoire ne sera qu'un registre.

V

Eh bien! nous le disons sans faveur comme nous le pensons sans partialité, M. Thiers, par une prédestination heureuse pour son pays et pour lui-même, nous paraît avoir été doué par la nature d'abord, par sa vie ensuite, de la plupart de ces qualités natives ou acquises qui doivent constituer l'historien éminent d'une grande page du livre du monde. Nous disons d'avance, avec la même franchise, que ces qualités n'existent pas pour nous dans son premier livre de l'Histoire de la Révolution, livre superficiel et jeune, où rien n'est pesé, où rien n'est approfondi, où rien n'est senti, où rien n'est peint; espèce d'estampe mal coloriée de l'esprit, des choses, des hommes de la Révolution française, semblable à ces portraits de fantaisie que l'on colporte à la foule sur nos places publiques, et qu'on lui donne pour l'image de ses grands capitaines, de ses grands orateurs ou de ses grands événements.

Mais M. Thiers a prodigieusement grandi depuis ce temps-là. Il est de la race de ces hommes qu'il ne faut pas prendre au premier mot, mais dont il faut attendre le développement intellectuel, politique et moral, développement qui ne s'arrête plus en eux qu'à la mort; hommes qui grandiraient toujours en intelligence, en sagacité, en talent, si Dieu n'avait pas mis à leur développement les bornes de leur existence ici-bas. Il a eu ensuite toutes les conditions extérieures qui sont nécessaires au rôle d'historien: ministre, orateur, chef de parti assistant à toutes les péripéties du drame de son temps et à celles de son propre drame.

VI

On s'étonnera peut-être de cette appréciation si élevée, sous notre plume, d'un esprit dont nous avons été séparé, pendant toute notre vie politique, par des dissentiments profonds d'opinions ou par des dissensions de situation politique plus irréconciliables encore; mais deux choses ont toujours dominé en nous ces antipathies fugitives d'opinion ou de parti; ces deux choses sont l'attrait pour la justesse d'esprit et la passion pour le talent. Or, cette justesse d'esprit et ce talent dans la parole et dans l'action, nous les avons toujours reconnus et aimés même dans nos adversaires. Personne, selon nous, ne les possède de notre temps à un plus haut degré que M. Thiers. Ajoutons, aux motifs de cet attrait involontaire en nous, deux qualités également distinctives de cette riche nature, qualités par lesquelles M. Thiers se dessine entre tous ses contemporains. L'une, c'est la merveilleuse activité d'un esprit dispos, sans lassitude comme sans effort, à qui le mouvement est aussi nécessaire que l'air qu'il respire, et qui, plutôt que de ne pas agir, agirait même avec la légèreté du liége et l'irréflexion de la plume. C'est un esprit grave quand il le faut, mais jamais lourd. C'est aussi le caractère le plus leste et le plus élastique qui ait jamais rebondi d'un pôle à l'autre dans la sphère de la pensée ou de l'action.

La seconde de ces qualités, c'est la cordialité, c'est-à-dire cette ouverture de cœur qui ne sait pas contenir la haine, et qui laisse évaporer la colère après le combat, comme la fumée après le feu sur le champ de bataille. Présomptueux peut-être, mais jamais pédant; bien supérieur en cela à ces caractères gourmés chez qui la satisfaction d'eux-mêmes est une hostilité envers tout ce qui prime, et qui, ne se sentant pas assez au large dans leur talent réel, croient ajouter, par leur orgueil, à ce qui manque à leur nature. Nous ne voulons pas dire qu'il n'y ait pas une légitime confiance en soi-même dans M. Thiers; quel est l'homme qui ne s'exagère pas un peu quand il se compare? mais il y a une bonhomie de supériorité qui est la grâce de la présomption. On la pardonne, parce qu'elle est naïve comme toute grâce et qu'elle n'humilie personne en s'exaltant elle-même.

Cet attrait pour le talent et cet attrait pour la cordialité de caractère sont les deux aimants qui m'ont toujours attiré vers M. Thiers, quoiqu'à la distance de deux pôles qui ne se sont jamais rapprochés.