Ah! combien n'ai-je pas regretté souvent, en l'écoutant ou en le lisant, que les convenances mutuelles et que le respect extérieur pour nos opinions m'empêchassent d'admirer de plus près une si belle intelligence, et qu'un tel homme vécût à quatre pas de moi sans que je jouisse à satiété de son entretien!

Nous nous croyons donc dans d'excellentes conditions d'impartialité pour étudier avec vous ce livre; et si le plaisir est déjà un jugement anticipé, nous pouvons laisser préjuger d'avance le nôtre, car nous avons lu cinq fois cette histoire depuis la première page jusqu'au dernier mot, et n'avons jamais fermé le volume qu'avec ce regret et avec ce déboire qu'on éprouve en quittant trop tôt le commerce d'un grand esprit.

VII

Cela dit, voyons d'abord dans quel système historique M. Thiers a écrit son livre. Ce système, il l'expose tout entier lui-même dans un Avertissement de l'Auteur qu'il a inséré dans son douzième volume. On a dit qu'il avait écrit cet Avertissement après coup, dans l'intention mesquine de rabaisser ses rivaux en histoire et de revendiquer pour lui seul le mérite du grand historien, l'intelligence. Nous n'en croyons rien: la jalousie est une petitesse et une gaucherie. Nous n'avons jamais reconnu ni petitesse ni gaucherie dans l'esprit de cet homme d'État et de cet écrivain; ce ne sont pas là les défauts que ses ennemis eux-mêmes éplucheront dans sa rare nature. D'ailleurs ce système historique, préconisé comme exclusif par M. Thiers dans cet Avertissement, est trop conforme à son individualité intellectuelle pour être en lui une théorie de circonstance. Ce système qui rapporte tout à l'intelligence est l'homme même. Tel historien, telle histoire. Il n'y a pas d'œuvre de l'esprit dans laquelle l'homme se confonde plus avec ce qu'il écrit. Nous croyons donc le système historique de M. Thiers sincère. Nous allons le lui laisser exposer à lui-même, ici, dans de belles pages, et nous vous dirons ensuite dans quelle mesure nous l'approuvons, dans quelle mesure nous le combattons. Lisez d'abord l'Avertissement.

VIII

«Je me suis avec confiance, dit M. Thiers, livré aux travaux historiques dès ma jeunesse, certain que je faisais ce que mon siècle était particulièrement propre à faire. J'ai consacré à écrire l'histoire trente années de ma vie, et je dirai que, même en venant au milieu des affaires publiques, je ne me séparais jamais de mon art, pour ainsi dire.

«Lorsqu'en présence des trônes chancelants, au sein d'assemblées ébranlées par l'accent de tribuns puissants ou menacées par la multitude, il me restait un instant pour la réflexion, je voyais moins tel ou tel individu passager, portant un nom de notre époque, que les éternelles figures de tous les lieux et de tous les temps, qui à Athènes, à Rome, à Florence, avaient agi autrefois comme celles que je voyais se mouvoir sous mes yeux...

«L'observation assidue des hommes et des événements, ou, comme disent les peintres, l'observation de la nature, ne suffit pas; il faut un certain don pour bien écrire l'histoire. Quel est-il? Est-ce l'esprit, l'imagination, la critique, l'art de composer, le talent de peindre? Je répondrai qu'il serait bien désirable d'avoir tous ces dons à la fois, et que toute histoire où se montre une seule de ces qualités rares est une œuvre appréciable et hautement appréciée des générations futures. Je dirai qu'il y a, non pas une, mais vingt manières d'écrire l'histoire, qu'on peut l'écrire comme Thucydide, Xénophon, Polybe, Tite-Live, Salluste, César, Tacite, Commines, Guichardin, Machiavel, Saint-Simon, Frédéric le Grand, Napoléon, et qu'elle est ainsi supérieurement écrite, quoique très-diversement. Je ne demanderais au Ciel que d'avoir fait comme le moins éminent de ces historiens pour être assuré d'avoir bien fait et de laisser après moi un souvenir de mon éphémère existence. Chacun d'eux a sa qualité particulière et saillante: tel narre avec une abondance qui entraîne; tel autre narre sans suite, va par saillies et par bonds, mais, en passant, trace en quelques traits des figures qui ne s'effacent jamais de la mémoire des hommes; tel autre enfin, moins abondant ou moins habile à peindre, mais plus calme, plus discret, pénètre d'un œil auquel rien n'échappe dans la profondeur des événements humains, et les éclaire d'une éternelle clarté. De quelque manière qu'ils fassent, je le répète, ils ont bien fait. Et pourtant n'y a-t-il pas une qualité essentielle, préférable à toutes les autres, qui doit distinguer l'historien, et qui constitue sa véritable supériorité? Je le crois, et je dis tout de suite que, dans mon opinion, cette qualité, c'est l'intelligence.

«Je prends ici ce mot dans son acception vulgaire, et, l'appliquant seulement aux sujets les plus divers, je vais tâcher de me faire entendre. On remarque souvent chez un enfant, un ouvrier, un homme d'État, quelque chose qu'on ne qualifie pas d'abord du nom d'esprit, parce que le brillant y manque, mais qu'on appelle l'intelligence, parce que celui qui en paraît doué saisit sur-le-champ ce qu'on lui dit, voit, entend à demi-mot; comprend, s'il est enfant, ce qu'on lui enseigne; s'il est ouvrier, l'œuvre qu'on lui donne à exécuter; s'il est homme d'État, les événements, leurs causes, leurs conséquences; devine les caractères, leurs penchants, la conduite qu'il faut en attendre, et n'est surpris, embarrassé de rien, quoique souvent affligé de tout. C'est là ce qui s'appelle l'intelligence, et bientôt, à la pratique, cette simple qualité, qui ne vise pas à l'effet, est de plus grande utilité dans la vie que tous les dons de l'esprit, le génie excepté, parce qu'il n'est, après tout, que l'intelligence elle-même, avec l'éclat, la force, l'étendue, la promptitude.

«C'est cette qualité appliquée aux grands objets de l'histoire qui, à mon avis, est la qualité essentielle du narrateur, et qui, lorsqu'elle existe, amène bientôt à sa suite toutes les autres, pourvu qu'au don de la nature on joigne l'expérience, née de la pratique. En effet, avec ce que je nomme l'intelligence on démêle bien le vrai du faux, on ne se laisse pas tromper par les vaines traditions ou les faux bruits de l'histoire; on a de la critique; on saisit bien le caractère des hommes et des temps, on n'exagère rien, on ne fait rien de trop grand ou trop petit, on donne à chaque personnage ses traits véritables; on écarte le fard, de tous les ornements le plus malséant en histoire, on peint juste; on entre dans les secrets ressorts des choses, on comprend et on fait comprendre comment elles se sont accomplies; diplomatie, administration, guerre, marine, on met ces objets si divers à la portée de la plupart des esprits, parce qu'on a su les saisir dans leur généralité intelligible à tous; et, quand on est arrivé ainsi à s'emparer des nombreux éléments dont un vaste récit doit se composer, l'ordre dans lequel il faut les présenter, on le trouve dans l'enchaînement même des événements; car celui qui a su saisir le lien mystérieux qui les unit, la manière dont ils se sont engendrés les uns les autres, a découvert l'ordre de narration le plus beau, parce que c'est le plus naturel; et si, de plus, il n'est pas de glace devant les grandes scènes de la vie des nations, il mêle fortement le tout ensemble, le fait succéder avec aisance et vivacité; il laisse au fleuve du temps sa fluidité, sa puissance, sa grâce même, en ne forçant aucun de ses mouvements, en n'altérant aucun de ses heureux contours; enfin, dernière et suprême condition, il est équitable, parce que rien ne calme, n'abat les passions comme la connaissance profonde des hommes. Je ne dirai pas qu'elle fait tomber toute sévérité, car ce serait un malheur; mais, quand on connaît l'humanité et ses faiblesses, quand on sait ce qui la domine et l'entraîne, sans haïr moins le mal, sans aimer moins le bien, on a plus d'indulgence pour l'homme qui s'est laissé aller au mal par les mille entraînements de l'âme humaine, et on n'adore pas moins celui qui, malgré toutes les basses attractions, a su tenir son cœur au niveau du bon, du beau et du grand.