Le Sénat avait pour attribution de nommer les membres du pouvoir législatif et du tribunat. On remplit le Corps législatif de tous les représentants fatigués des idées de l'Assemblée constituante et à peine revenus des terreurs de la Convention. Ces hommes épuisés et assouplis ne demandaient que le repos et le silence. Il n'y avait plus assez de vie pour qu'il y eût jamais des factieux. Le Tribunat fut composé des hommes plus jeunes qui conservaient plutôt le décorum que la passion de la liberté. Leur opposition, s'il y en avait, s'évaporerait en paroles; mais ces paroles étaient sans danger en France dans ce moment, car elles étaient sans échos. Rien ne résonnait plus en France que le bruit des armes: c'était l'ère des soldats.
XVI
Le premier besoin d'un gouvernement pacificateur au dedans afin d'être redoutable au dehors était une amnistie aux partis vaincus, une négociation avec les partis encore en armes. On clôt la liste des émigrés, on prodigue les radiations et les restitutions de domaines non vendus à ceux qui rentrent dans leur patrie. On essaye de traiter avec les chefs vendéens; on séduit les uns, on dompte les autres: la Vendée s'éteint. M. Thiers, dans une rapide revue de l'Europe passée par un esprit juste et fin, dévoile la scène diplomatique et militaire où son héros va bientôt agir. Bonaparte, pour répondre au vœu du pays, affecte un désir de paix qui ne pouvait pas être dans sa pensée, car il n'était pas dans son intérêt. Il écrit avec ostentation des lettres conciliantes au roi d'Angleterre et à l'empereur d'Allemagne; en attendant les réponses, il organise le système administratif que nous voyons encore aujourd'hui, système plus simple que parfait, né de lui-même, de la destruction des provinces et de la division en départements, œuvre de l'Assemblée constituante. Enfin il s'établit aux Tuileries avec ses deux collègues, comme pour faire pressentir la monarchie jusque par les murailles. Lebrun y entra; Cambacérès, plus prévoyant, refusa de s'y installer. «C'est une faute, dit-il à Lebrun, d'aller nous loger aux Tuileries; cela ne nous convient pas, à nous. Bonaparte voudra bientôt y loger seul. Mieux vaut n'y pas entrer que d'en sortir!»
Le lendemain de cet acte d'installation pompeuse, Bonaparte dit à son secrétaire: «Eh bien! Bourrienne, nous voilà donc aux Tuileries!... Maintenant il faut y rester.»
XVII
Jusque-là, l'histoire de M. Thiers, quoique intéressante et sagement pensée, ne se distingue par aucune qualité de composition ou de style de tout ce qui a été écrit sur cette grande époque. Le véritable mérite transcendant de cet écrivain ne se révèle qu'au point où commencent les grandes affaires, les grandes négociations, les grandes guerres. Aucun historien ancien ou moderne n'a si bien exposé les affaires, si bien démêlé les négociations, si bien compris les campagnes. C'est par excellence l'administrateur, l'ambassadeur, le tacticien dans l'historien. Au feu près, qui ne manque pas à son âme, mais qui manque un peu à son style, c'est l'historien des batailles.
L'Angleterre et l'Autriche avaient éludé les avances de paix faites avec éclat par Bonaparte. C'étaient deux fautes, comme M. Thiers le remarque avec justesse: c'était donner au premier consul le prétexte de soulever la France contre une coalition qui se déclarait coalition à mort; c'était, de plus, donner au nouveau chef de la France l'occasion de concentrer son pouvoir et de devenir l'idole des armées et l'arbitre des victoires.
Bonaparte, avec une adresse instinctive que lui commandait sa situation de consul, supérieure à sa situation de général, profita merveilleusement de l'avantage que lui donnaient les dédains de l'Angleterre et les obstinations de l'Autriche. Il conçut un plan de campagne que nous laissons exposer à M. Thiers.
«La France avait deux armées: celle d'Allemagne, portée, par la réunion des armées du Rhin et d'Helvétie, à 130,000 hommes; celle de Ligurie, réduite à 40,000 au plus. Il y avait dans les troupes de Hollande, de Vendée et de l'intérieur, les éléments épars, éloignés, d'une troisième armée; mais une habileté administrative supérieure pouvait seule la réunir à temps, et surtout à l'improviste, sur le point où sa présence était nécessaire. Le général Bonaparte imagina d'employer ces divers moyens comme il suit.
«Masséna, avec l'armée de Ligurie, point augmentée, secourue seulement en vivres et en munitions, avait ordre de tenir sur l'Apennin entre Gênes et Nice, et d'y tenir comme aux Thermopyles. L'armée d'Allemagne, sous Moreau, accrue le plus possible, devait faire sur tous les bords du Rhin, de Strasbourg à Bâle, de Bâle à Constance, des démonstrations trompeuses de passage, puis marcher rapidement derrière le rideau que forme ce fleuve, le remonter jusqu'à Schaffhouse, jeter là quatre ponts à la fois, déboucher en masse sur le flanc du maréchal de Kray, le surprendre, le pousser en désordre sur le haut Danube, le gagner de vitesse s'il était possible, le couper de la route de Vienne, l'envelopper peut-être, et lui faire subir l'un de ces désastres mémorables dont il y a eu dans ce siècle plus d'un exemple. Si l'armée de Moreau n'avait pas ce bonheur, elle pouvait toutefois pousser M. de Kray sur Ulm et Ratisbonne, l'obliger ainsi à descendre le Danube, et l'éloigner des Alpes de manière à ce qu'il ne pût jamais y envoyer aucun secours. Cela fait, elle avait ordre de détacher son aile droite vers la Suisse, pour y seconder la périlleuse opération dont le général Bonaparte se réservait l'exécution. La troisième armée, dite de réserve, dont les éléments existaient à peine, devait se former entre Genève et Dijon, et attendre là l'issue des premiers événements, prête à secourir Moreau s'il en avait besoin. Mais, si Moreau avait réussi dans une partie au moins de son plan, cette armée de réserve, se portant, sous le général Bonaparte, à Genève, de Genève dans le Valais, donnant la main au détachement tiré de l'armée d'Allemagne, passant ensuite le Saint-Bernard sur les glaces et les neiges, devait, parmi prodige plus grand que celui d'Annibal, tomber en Piémont, prendre par derrière le baron de Mélas occupé devant Gênes, l'envelopper, lui livrer une bataille décisive, et, si elle la gagnait, l'obliger à mettre bas les armes...