«Cette armée du Rhin, poursuit l'historien militaire, quoique portant, comme les autres armées de la République, les haillons de la misère, était superbe. Quelques conscrits lui avaient été envoyés, mais en petit nombre, tout juste assez pour la rajeunir. Elle se composait, en immense majorité, de ces vieux soldats qui, sous les ordres de Pichegru, Kléber, Hoche et Moreau, avaient conquis la Hollande, les rives du Rhin, franchi plusieurs fois ce fleuve et paru même sur le Danube. On n'aurait pu dire sans injustice qu'ils étaient plus braves que ceux de l'armée d'Italie; mais ils présentaient toutes les qualités de troupes accomplies: ils étaient sages, sobres, disciplinés, instruits et intrépides. Les chefs étaient dignes des soldats. La formation de cette armée en divisions détachées, complètes en toutes armes et agissant en corps séparés, y avait développé au plus haut point le talent des généraux divisionnaires. Ces divisionnaires avaient des mérites égaux, mais divers. C'était Lecourbe, le plus habile des officiers de son temps dans la guerre des montagnes, Lecourbe dont les échos des Alpes répétaient le nom glorieux; c'était Richepanse, qui joignait à une bravoure audacieuse une intelligence rare, et qui rendit bientôt à Moreau, dans les champs de Hohenlinden, le plus grand service qu'un lieutenant ait jamais rendu à son général; c'était Saint-Cyr, esprit froid, profond, caractère peu sociable, mais doué de toutes les qualités du général en chef; c'était enfin ce jeune Ney, qu'un courage héroïque, dirigé par un instinct heureux de la guerre, avait déjà rendu populaire dans toutes les armées de la République. À la tête de ces lieutenants était Moreau, esprit lent, quelquefois indécis, mais solide, et dont les indécisions se terminaient en résolutions sages et fermes quand il était face à face avec le danger. La pratique avait singulièrement formé et étendu son coup d'œil militaire. Mais, tandis que son génie guerrier grandissait chaque jour au milieu des épreuves de la guerre, son caractère civil, faible, livré à toutes les influences, avait succombé déjà et devait succomber encore aux épreuves de la politique, que les âmes fortes et les esprits vraiment élevés peuvent seuls surmonter. Du reste, la malheureuse passion de la jalousie n'avait point encore altéré la pureté de son cœur et corrompu son patriotisme. Par son expérience, son habitude du commandement, sa haute renommée, il était, après le général Bonaparte, le seul homme capable alors de commander à cent mille hommes.»
On pressent ici le jugement sévère que M. Thiers doit porter plus tard sur le général Moreau, le vrai rival en talent militaire et en popularité de Bonaparte. Mais, quelle que soit la faveur que les exploits, les disgrâces de Moreau inspirent jusque-là pour ce Scipion de la République, on ne peut contester la justesse et la vigueur du jugement de M. Thiers sur ce général. Moreau n'était qu'un grand homme de guerre, Bonaparte était un grand homme de guerre et un grand homme de gouvernement. Moreau même avait cessé, depuis le 18 brumaire, d'être irréprochable aux yeux de la vertu, de la liberté et de la République, car il avait participé activement à ce coup d'État de l'armée contre la patrie civile. De son rival Bonaparte avait réussi à se faire un complice; de là toutes les fatales conséquences qui firent descendre Moreau sans dignité et sans innocence du sommet de l'armée dans les bas fonds des conspirations avec Georges et Pichegru sur le banc d'un tribunal, et enfin dans les rangs de la coalition armée contre sa patrie. La probité se venge en conduisant pas à pas d'une faute à un crime.
XVIII
Il faut lire ici, sans en retrancher une ligne ou une manœuvre, la campagne de Moreau au delà du Rhin et le siége de Gênes soutenu par Masséna. Par la puissance de l'esprit et par la puissance de l'étude, de la géographie, de la tactique, M. Thiers comprend tout et fait tout comprendre. Il n'y a pas une marche ou une contre-marche dans l'armée de Moreau en Allemagne qu'on ne suive du pas avec l'historien. Il n'y a pas un coup de fusil sur les remparts de Gênes qu'on n'entende retentir à travers ce demi-siècle. C'est là la magie de la vérité dans l'écrivain qui sait la retirer vivante des documents compulsés par la patience. Il ressuscite pour l'éternité tout ce qu'il raconte. Une pareille histoire est l'épopée de la vérité. M. Thiers, qui dénigre la poésie, est un grand poëte, d'autant plus grand qu'il fait parler les événements au lieu de parler lui-même. Il n'y a pas de parole aussi éloquente que l'action qui parle. Il est à regretter toutefois que, quand il prend la parole lui-même pour résumer ou pour réfléchir, la pensée soit trop souvent inférieure à l'impression, et que le style, suffisant pour le récit, soit insuffisant pour la majesté de l'histoire; l'événement y est tout entier, mais le contre-coup de l'événement sur l'âme n'y est pas assez senti ou du moins pas assez sonore. Or le lecteur a souvent besoin que l'écrivain lui arrache le mot ou le cri de la circonstance qui gronde dans la poitrine, mais qui ne peut en sortir faute d'un sublime interprète. C'est ici qu'on regrette un Tacite, ce grand lyrique des grands événements; mais dès qu'on reprend le récit avec M. Thiers on ne regrette plus rien.
Le passage des Alpes par Bonaparte est beau, mais exagéré. On peut reprocher ici à M. Thiers le défaut contraire à celui que nous lui reprochions plus haut, c'est-à-dire de rapetisser les impressions. Ici il les grandit à dessein très-au-dessus des proportions vraies de l'événement. On croirait, à lire ce passage des Alpes par quarante mille hommes et par quelques pièces de canon, dans une saison favorable et sans ennemis pour disputer le chemin, que Bonaparte a frayé le premier la route aux trente conquérants qui, depuis Annibal, César, Charlemagne, ont franchi les Alpes avec des armées trois fois plus nombreuses, des machines de guerre, de la cavalerie, et même des éléphants.
Les Français seuls ont gravi, descendu, regravi et redescendu neuf fois ce rempart soi-disant inaccessible pendant nos guerres pour le Milanais, pour le royaume de Naples et pour le Piémont. Un passage des Alpes est devenu, comme le passage du Rhin, une des opérations militaires les plus banales de la grande guerre. M. Thiers en a fait un prodige de conception et d'exécution, un véritable poëme de stratégie. C'est évidemment un poëme populaire destiné à faire des Alpes franchies sans obstacles un piédestal dans les nuages à son héros.
Quand on lit ce passage des Alpes dans les Mémoires des généraux sans emphase de Napoléon, et particulièrement dans les Mémoires si exacts de Marmont, on cesse de s'extasier sur une marche bien calculée pour couper en deux l'armée autrichienne en Piémont, mais qui par elle-même ne fut qu'une étape dans la neige fondue. Mais le tableau, quoique de fantaisie, est si pittoresque, si précis, si bien coloré, si dramatique de dessin et de détails, que, même en révoquant en doute sa véracité, on ne peut assez admirer sa perspective. Ici M. Thiers a été peintre de paysage plus que peintre d'histoire. Comme historien il exagère, comme peintre il charme. Il faut lui pardonner: c'est le passage des Alpes peint par Salvator Rosa. Il n'y manque, pour fanatiser l'œil du peuple, que ce général équestre franchissant au galop de son cheval aux jarrets tendus la cime des Alpes, comme dans le portrait de Bonaparte par David.
L'intérêt sérieux et vraiment historique de la campagne ne commence qu'avec les opérations dans la plaine de l'Italie. Soit obscurité dans la topographie quand on ne lit pas la carte sous les yeux; soit confusion dans les marches et contre-marches des Autrichiens et des Français qui précèdent et qui préparent la bataille de Marengo; soit incohérence de cette bataille elle-même, qui ne fut qu'un hasard et une intempestivité pour le vainqueur, la campagne et la bataille de Marengo ne répondent pas dans le récit à la grandeur des résultats. Malgré la partialité de M. Thiers pour attribuer aux combinaisons de son héros ce qui fut l'effet de la valeur et de la fortune, on voit clairement que Bonaparte fut surpris là où il espérait surprendre; que la bataille, complétement perdue le matin, fut gagnée le soir par Desaix et Kellerman, et que la victoire se donna d'elle-même à la fin du jour au lieu d'avoir été conquise par le génie du général. Son nom était si populaire alors qu'il en usurpa peu à peu toute la gloire, et que la France la lui concéda par habitude; mais l'histoire vraie ne la lui concédera pas si exclusivement. On voit par les bulletins successifs qu'il écrivit lui-même, qu'il corrigea après coup, qu'il effaça pour les corriger encore, tous les efforts qu'il eut à faire pour dérouter la gloire des noms de Desaix et de Kellerman, afin de la revendiquer toute sur lui-même. Les Mémoires de Marmont et de Bourrienne sont curieux sur ces variations des bulletins du général de Marengo reprenant laborieusement avec la plume ce qu'il avait ce jour-là compromis par l'épée.
Mais ce qui était bien à lui c'était la campagne. Or la victoire n'était que le dénoûment de la campagne. La gloire de la journée lui sera justement contestée, la gloire de l'expédition lui appartiendra toujours.