Le retour du premier consul en France est décrit avec l'enthousiasme de la victoire. Bonaparte n'y rapportait pas seulement un laurier, il y rapportait l'Italie. Avec un art de composition magistral, M. Thiers ne s'arrête qu'un instant à considérer les effets de la bataille de Marengo sur l'opinion de la France; il reporte le regard et la pensée sur l'Allemagne. Moreau y accomplit avec moins de promptitude, mais avec plus de science et de certitude, le second acte de la campagne de 1800.
Pendant que les triomphes de Moreau amènent à Paris les négociateurs de l'Autriche pour traiter de la paix à la faveur d'une suspension d'armes, l'historien traverse en esprit la Méditerranée et nous transporte en Égypte, abandonnée à son sort par Bonaparte.
De même que l'historien a évité de juger le 18 brumaire au point de vue du devoir civil et de l'honneur militaire, de même il prend ici le départ furtif de Bonaparte d'Alexandrie pour un fait accompli. Il peint seulement de traits profonds la consternation et l'oscillation de l'armée d'Égypte le lendemain de l'évasion de son général en chef. Un historien plus sévère aurait discuté avec lui-même et avec ses lecteurs la moralité d'un pareil abandon de ses troupes par celui qui avait mission de les guider et de les sauver. Il était trop évident que Bonaparte seul pouvait organiser et défendre sa conquête, que son départ laisserait l'expédition à la merci des dissensions intestines, du découragement et des Anglais, et que Bonaparte se déchargeait ainsi sur ses compagnons d'armes d'une responsabilité qui pèserait désormais sur le hasard.
Ces considérations n'échappent pas toutes à M. Thiers lui-même. Sa vive intelligence se colore, comme on va le voir, des impressions de l'armée; mais on va voir aussi qu'il les atténue en jetant sur cet abandon le prétexte complaisant du patriotisme et de la grande ambition. Qu'on lise les belles pages suivantes:
«Cette nouvelle causa dans l'armée une surprise douloureuse. On ne voulait d'abord pas y ajouter foi; le général Duga, commandant à Rosette, la fit démentir, n'y croyant pas lui-même et craignant le mauvais effet qu'elle pouvait produire. Cependant le doute devint bientôt impossible, et Kléber fut officiellement proclamé successeur du général Bonaparte. Officiers et soldats furent consternés. Il avait fallu l'ascendant qu'exerçait sur eux le vainqueur de l'Italie pour les entraîner à sa suite dans des contrées lointaines et inconnues; il fallait tout son ascendant pour les y retenir. C'est une passion que le regret de la patrie, et qui devient violente quand la distance, la nouveauté des lieux, des craintes fondées sur la possibilité du retour viennent l'irriter encore. Souvent, en Égypte, cette passion éclatait en murmures, quelquefois même en suicides; mais la présence du général en chef, son langage, son activité incessante faisaient évanouir ces noires vapeurs. Sachant toujours s'occuper lui-même et occuper les autres, il captivait au plus haut point les esprits, et ne laissait pas naître ou dissipait autour de lui des ennuis qui n'entraient jamais dans son âme. On se disait bien quelquefois qu'on ne reverrait plus la France, qu'on ne pourrait plus franchir la Méditerranée, maintenant surtout que la flotte avait été détruite à Aboukir; mais le général Bonaparte était là; avec lui on pouvait aller en tous lieux, retrouver le chemin de la patrie ou se faire une patrie nouvelle. Lui parti, tout changeait de face. Aussi la nouvelle de son départ fut-elle un coup de foudre. On qualifia ce départ des expressions les plus injurieuses. On ne s'expliquait pas ce mouvement irrésistible de patriotisme et d'ambition qui, à la nouvelle des désastres de la République, l'avait entraîné à retourner en France. On ne voyait que l'abandon où il laissait la malheureuse armée qui avait eu assez de confiance en son génie pour le suivre. On se disait qu'il avait donc reconnu l'imprudence de cette entreprise, l'impossibilité de la faire réussir, puisqu'il s'enfuyait, abandonnant à d'autres ce qui lui semblait désormais inexécutable. Mais se sauver seul, en laissant au delà des mers ceux qu'il avait ainsi compromis, était une cruauté, une lâcheté même, prétendaient certains détracteurs; car il en a toujours eu, et très-près de sa personne, même aux époques les plus brillantes de sa carrière!
«Kléber n'aimait pas le général Bonaparte et supportait son ascendant avec une sorte d'impatience. S'il se contenait en sa présence, il s'en dédommageait ailleurs par des propos inconvenants. Frondeur et fantasque, Kléber avait désiré ardemment prendre part à l'expédition d'Égypte pour sortir de l'état de disgrâce dans lequel on l'avait laissé vivre sous le Directoire; et maintenant il en était aux regrets d'avoir quitté les bords du Rhin pour ceux du Nil. Il le laissait voir avec une faiblesse indigne de son caractère. Cet homme, si grand dans le danger, s'abandonnait lui-même comme aurait pu le faire le dernier des soldats. Le commandement en chef ne le consolait pas de la nécessité de rester en Égypte, car il n'aimait pas à commander. Poussant au déchaînement contre le général Bonaparte, il commit la faute, qu'on devrait appeler criminelle si des actes héroïques ne l'avaient réparée, de contribuer lui-même à produire dans l'armée un entraînement qui fut bientôt général. À son exemple tout le monde se mit à dire qu'on ne pouvait plus rester en Égypte et qu'il fallait à tout prix revenir en France. D'autres sentiments se mêlèrent à cette passion du retour pour altérer l'esprit de l'armée et y faire naître les plus fâcheuses dispositions.
«Une vieille rivalité divisait alors et divisa longtemps encore les officiers sortis des armées du Rhin et d'Italie. Ils se jalousaient les uns les autres; ils avaient la prétention de faire la guerre autrement, et de la faire mieux, et, bien que cette rivalité fût contenue par la présence du général Bonaparte, elle était au fond la cause principale de la diversité de leurs jugements. Tout ce qui était venu des armées du Rhin montrait peu de penchant pour l'expédition d'Égypte; au contraire les officiers originaires de l'armée d'Italie, quoique fort tristes de se voir si loin de la France, étaient favorables à cette expédition, parce qu'elle était l'œuvre de leur général en chef. Après le départ de celui-ci toute retenue disparut. On se rangea tumultueusement autour de Kléber, et on répéta tout haut avec lui ce qui, du reste, commençait à être dans toutes les âmes, que la conquête de l'Égypte était une entreprise insensée à laquelle il fallait renoncer le plus tôt possible. Cet avis rencontra néanmoins des contradicteurs; quelques généraux, tels que Lanusse, Menou, Davoust, Desaix surtout, osèrent montrer d'autres sentiments. Dès lors on vit deux partis: l'un s'appela le parti coloniste; l'autre, le parti anticoloniste. Malheureusement Desaix était absent; il achevait la conquête de la haute Égypte, où il livrait de beaux combats et administrait avec une grande sagesse. Son influence ne pouvait donc pas être opposée à celle de Kléber. Pour comble de malheur, il ne devait pas rester en Égypte. Le général Bonaparte, voulant l'avoir auprès de sa personne, avait commis la faute de ne pas le nommer commandant en chef et lui avait laissé l'ordre de revenir très-prochainement en Europe. Desaix, dont le nom était universellement chéri et respecté dans l'armée, dont les talents administratifs égalaient les talents militaires, aurait parfaitement gouverné la colonie et se serait garanti de toutes les faiblesses auxquelles se livra Kléber, du moins pour un moment.
«Cependant Kléber était le plus populaire des généraux parmi les soldats. Son nom fut accueilli par eux avec une entière confiance, et les consola un peu de la perte du général illustre qui venait de les quitter.»
XX
La révolte du Caire, la bataille d'Héliopolis, la seconde conquête de l'Égypte en trente-cinq jours par Kléber, sont au nombre des plus belles pages historiques qui aient été écrites en aucune langue. M. Thiers rachète ici, par une glorieuse justice rendue à Kléber, les partialités de son premier jugement. On ne peut nier cependant, en étudiant la nature forte, mais revêche, de ce grand soldat, que ce ne fût une de ces natures plus propres à obéir qu'à commander, hommes qui rachètent sans cesse l'obéissance par le murmure et qui embarrassent autant qu'ils servent les chefs dont ils sont les instruments. M. Thiers, homme d'action, déteste ces caractères, et il a raison; ce sont quelquefois les moyens, plus souvent les obstacles des grandes choses. Les ministères, les assemblées en sont aussi pleines en France que les armées. La France est frondeuse, et le génie est nécessairement impérieux.