L'assassinat de Kléber par un fanatique de religion et de patriotisme livra l'Égypte à la décadence et à l'anarchie des conseils. Desaix succombe à Marengo le même jour et à la même heure que Kléber succombe au Caire. M. Thiers trouve dans la coïncidence de destinée l'occasion d'un de ces parallèles de Plutarque qui sont le reflet d'un caractère sur l'autre et qui les expliquent tous les deux. Ce parallèle, plus rapide que ceux de Plutarque, n'interrompt pas l'histoire, il l'accentue. L'historien, et c'est un des éloges qu'on lui doit, court à travers le siècle avec la rapidité des événements.

«Kléber était le plus bel homme de l'armée. Sa grande taille, sa noble figure où respirait toute la fierté de son âme, sa bravoure à la fois audacieuse et calme, son intelligence prompte et sûre, en faisaient sur les champs de bataille le plus imposant des capitaines. Son esprit était brillant, original, mais inculte. Il lisait sans cesse, et exclusivement, Plutarque et Quinte-Curce; il y cherchait l'aliment des grandes âmes, l'histoire des héros de l'antiquité. Il était capricieux, indocile et frondeur. On avait dit de lui qu'il ne voulait ni commander ni obéir, et c'était vrai. Il obéit sous le général Bonaparte, mais en murmurant; il commanda quelquefois, mais sous le nom d'autrui, sous le général Jourdan, par exemple, prenant par une sorte d'inspiration le commandement au milieu du feu, l'exerçant en homme de guerre supérieur, et, après la victoire, rentrant dans son rôle de lieutenant, qu'il préférait à tout autre. Kléber était licencieux dans ses mœurs et son langage, mais intègre, désintéressé comme on l'était alors; car la conquête du monde n'avait pas encore corrompu les caractères.

«Desaix était presque en tout le contraire. Simple, timide, même un peu gauche, la figure toujours cachée sous une ample chevelure, il n'avait point l'extérieur militaire; mais, héroïque au feu, bon avec les soldats, modeste avec ses camarades, généreux avec les vaincus, il était adoré de l'armée et des peuples conquis par nos armes. Son esprit solide et profondément cultivé, son intelligence de la guerre, son application à ses devoirs, son désintéressement en faisaient un modèle accompli de toutes les vertus guerrières, et, tandis que Kléber, indocile, insoumis, ne pouvait supporter aucun commandement, Desaix était obéissant comme s'il n'avait pas su commander. Sous des dehors sauvages il cachait une âme vive et très-susceptible d'exaltation. Quoique élevé à la sévère école de l'armée du Rhin, il s'était enthousiasmé pour les campagnes d'Italie, il avait voulu voir de ses yeux les champs de bataille de Castiglione, d'Arcole et de Rivoli. Il parcourait ces champs, théâtre d'une immortelle gloire, lorsqu'il rencontra sans le chercher le général en chef de l'armée d'Italie et se prit pour lui d'un attachement passionné. Quel plus bel hommage que l'amitié d'un tel homme? Le général Bonaparte en fut vivement touché. Il estimait Kléber pour ses grandes qualités militaires, mais ne plaçait personne, ni pour les talents, ni pour le caractère, à côté de Desaix. Il l'aimait d'ailleurs: entouré de compagnons d'armes qui ne lui avaient point encore pardonné son élévation, tout en affectant pour lui une soumission empressée, il chérissait dans Desaix un dévouement pur, désintéressé, fondé sur une admiration profonde. Toutefois, gardant pour lui seul le secret de ses préférences, feignant d'ignorer les fautes de Kléber, il traita pareillement Kléber et Desaix, et voulut, comme on le verra bientôt, confondre dans les mêmes honneurs deux hommes que la fortune avait confondus dans une même destinée.»

Glissons sur la triste capitulation de l'armée d'Égypte, sans chef, sans secours, sans communications avec la mère patrie: leçon terrible, mais leçon perdue pour ces politiques d'aventures qui rêvent des colonies immortelles sans posséder les mers, seules routes et seules garanties de ces colonies. La force de la France est sur son territoire; la disséminer c'est l'anéantir. L'Algérie le dira trop à nos neveux.

XXI

L'historien est déjà rentré en France avec l'intérêt réel des événements. Ici ce n'est plus le peintre de batailles, c'est le peintre des caractères, c'est le diplomate, c'est l'administrateur, c'est le législateur, c'est même le philosophe qui tient la plume tour à tour. Elle ne faiblit que dans la main du philosophe; partout ailleurs elle est tenue avec l'aptitude et la sûreté d'un écrivain qui a manié pendant une longue carrière politique toutes les questions de gouvernement, excepté la philosophie des gouvernements.

Les négociations avec l'Autriche, celles avec la Prusse; les premières agaceries diplomatiques de Bonaparte à Paul Ier, empereur de Russie; le coup d'œil sur l'état intérieur et scandaleux de la cour de Madrid, livrée à un favori, Godoï, tracé d'une main qui charge les couleurs afin d'atténuer d'avance les torts du cabinet des Tuileries envers les Bourbons d'Espagne; les négociations avec le saint-siége, préludes de négociations plus graves pour le Concordat; la rupture des conférences par l'Autriche, les préparatifs de guerre repris des deux côtés avec une égale vigueur; le tableau de la prospérité croissante de la France en dix mois d'un gouvernement personnifié dans un jeune dictateur; l'analyse savante et pénétrante de la situation des différents clergés, séparés en sectes par les serments ou les refus de serments constitutionnels; la rentrée rapide des émigrés, la statistique profondément étudiée des partis dans l'opinion et dans les assemblées; les portraits de M. de Lafayette, de Fouché, de M. de Talleyrand, de Carnot, de Berthier, portraits finis et fermes, sans minutie comme sans recherche, où l'on voit que l'historien s'oublie lui-même pour ne penser qu'à son modèle, remplissent ce volume. Nous ne citerons de ces portraits que celui de M. de Talleyrand, parce qu'il est vrai sans être achevé.

«M. de Talleyrand, issu de la plus haute extraction, destiné aux armes par sa naissance, condamné à la prêtrise par un accident qui l'avait privé de l'usage d'un pied, n'ayant aucun goût pour cette profession imposée, devenu successivement prélat, homme de cour, révolutionnaire, émigré, puis enfin ministre des affaires étrangères du Directoire, M. de Talleyrand avait conservé quelque chose de tous ces états; on trouvait en lui de l'évêque, du grand seigneur, du révolutionnaire. N'ayant aucune opinion bien arrêtée, seulement une modération naturelle qui répugnait à toutes les exagérations; s'appropriant à l'instant même les idées de ceux auxquels il voulait plaire par goût ou par intérêt; s'exprimant dans un langage unique, particulier à cette société dont Voltaire avait été l'instituteur; plein de réparties vives, poignantes, qui le rendaient redoutable autant qu'il était attrayant; tour à tour caressant ou dédaigneux, démonstratif ou impénétrable, nonchalant, digne, boiteux sans y perdre de sa grâce, personnage enfin des plus singuliers et tel qu'une révolution seule en peut produire, il était le plus séduisant des négociateurs, mais en même temps incapable de diriger comme chef les affaires d'un grand État; car, pour diriger, il faut de la volonté, des vues et du travail, et il n'avait aucune de ces choses. Sa volonté se bornait à plaire, ses vues consistaient en opinions du moment, son travail était nul. C'était, en un mot, un ambassadeur accompli, mais point un ministre dirigeant; bien entendu qu'on ne prend ici cette expression que dans son acception la plus élevée. Du reste, il n'avait pas un autre rôle sous le gouvernement consulaire. Le premier consul, qui ne laissait à personne le droit d'avoir un avis sur les affaires de guerre ou de diplomatie, ne l'employait qu'à négocier avec les ministres étrangers, d'après ses propres volontés, ce que M. de Talleyrand faisait avec un art qu'on ne surpassera jamais. Toutefois il avait un mérite moral: c'était d'aimer la paix sous un maître qui aimait la guerre, et de le laisser voir. Doué d'un goût exquis, d'un tact sûr, même d'une paresse utile, il pouvait rendre de véritables services, seulement en opposant à l'abondance de parole, de plume et d'action du premier consul, sa sobriété, sa parfaite mesure, et jusqu'à son penchant à ne rien faire. Mais il agissait peu sur ce maître impérieux, auquel il n'imposait ni par le génie, ni par la conviction. Aussi n'avait-il pas plus d'empire que M. Fouché, peut-être moins, tout en étant aussi employé et plus agréable.»

XXII

On voit combien M. Thiers, malgré la sobriété de ses couleurs et la brièveté de ses contours, donne dans ses portraits, non le relief, mais la vérité des physionomies. Cependant son portrait de M. de Talleyrand, quoiqu'il l'ait étudié, dit-on, de près, nous paraît ici et ailleurs tracé avec trop peu de faveur, même de justice. M. de Talleyrand dépassait de toute la tête les hommes d'occasion dont le premier consul était entouré. Il voyait le siècle nouveau de toute la hauteur de l'ancien siècle; c'était l'Assemblée constituante réapparaissant avec ses aristocraties d'esprit et ses traditions monarchiques dans les conseils d'un jeune dictateur. À côté d'un jeune homme qui connaissait la guerre, mais qui ignorait la diplomatie, M. de Talleyrand était plus fait pour inspirer que pour servir. La supériorité de ses vues politiques pour la balance et pour l'équilibre du monde aurait préparé à l'Europe un siècle de paix. La philosophie politique était la philosophie de la paix. M. Thiers, par ses instincts et par son goût pour les armes, est plus enclin à la philosophie de la guerre. Bien moins philosophiquement révolutionnaire en ce point que M. de Talleyrand, il sacrifie cette grande figure si peu comprise à la figure toute martiale de son héros. M. de Talleyrand méprisait les hommes, cela peut être vrai; il les jugeait d'après un type personnel qui n'était ni celui de la vertu publique ni celui du dévouement à un parti; mais, tout en les méprisant, il les conseillait sagement, dans son intérêt d'abord, dans leur intérêt ensuite; ce conseiller souple, mais sincère, n'aurait pas empêché Bonaparte d'user de sa fortune, mais il l'aurait empêché d'en abuser.