M. Thiers, juge léger, superficiel et injuste cette fois, prend ici au mot les boutades de son héros contre M. Pitt et son feint enthousiasme pour M. Fox. Il semble se complaire à contempler les embarras, la décadence politique, les revers et la mort de cet orateur accompli, de ce patriote désintéressé et de ce ministre sans rival, qui réunit en lui seul, pendant la plus forte tempête du monde européen, l'éloquence, la vertu civique et la vigueur indomptable du grand politique dans un pays de liberté.

Nul cependant plus que M. Thiers n'avait pu mesurer, pendant sa longue vie parlementaire, oratoire et ministérielle, les qualités presque inconciliables que dut exercer M. Pitt pour gouverner un pays libre depuis son adolescence jusqu'à sa mort. Ce jugement de M. Pitt est, selon nous, une des rares mais grandes défaillances d'esprit politique dans le livre de M. Thiers. Ce patriotisme peut être populaire, mais il n'est pas historique. Que peut reprocher M. Thiers à M. Pitt, si ce n'est que M. Pitt n'est pas Français? Écoutez cependant en quels termes M. Thiers ravale ce grand génie et ce grand caractère.

«Tout cela, dit-il en dépeignant le prétendu épuisement de l'Angleterre (qui n'avait jamais été plus prospère, plus nationale et plus envahissante en Europe et en Asie), tout cela, dit-il, était dû à l'entêtement de M. Pitt et au génie du général Bonaparte.

«La vieille fortune de M. Pitt allait, comme celle de M. Thugut, fléchir devant la fortune naissante du général Bonaparte. M. Pitt avait eu la plus brillante destinée de son siècle, après celle du grand Frédéric. Il avait quarante-trois ans seulement, et il comptait déjà dix-sept ans de domination, et d'une domination à peu près absolue dans un pays libre. Mais sa fortune était vieille, et celle du général Bonaparte était jeune au contraire; elle naissait à peine. Les fortunes se succèdent dans l'histoire du monde comme les êtres dans l'univers; elles ont leur jeunesse, leur décrépitude et leur mort. La fortune bien autrement prodigieuse du général Bonaparte devait un jour succomber, mais en attendant elle devait voir succomber sous son ascendant celle du plus grand ministre de l'Angleterre..... M. Pitt n'avait prévu ni la paix d'Amiens, ni sa courte durée...... C'est l'Anglais qui a le plus haï la France..... Il reculait devant une situation plus forte que son courage. Son étoile venait de pâlir devant une étoile naissante.»

Telles sont les mesquines préventions de M. Thiers dans ce jugement de l'administration et du génie du ministre anglais, quand le génie de ce ministre se trouve en opposition aux vues très-antibritanniques du premier consul. Plus tard cependant, il faut le constater, l'historien de 1806 semble se repentir de son dénigrement de 1801. Les pages que M. Thiers consacre à la mort de M. Pitt rachètent les pages qu'il a consacrées à sa politique. Il y a là un tableau du ministre orateur et négociateur avec les partis dans un gouvernement d'assemblée souveraine qui n'a jamais pu être écrit avant nos temps représentatifs, et qui ne pouvait être écrit que par un ministre tribun ayant manié lui-même les hommes, les choses, les passions et les factions de cette nature compliquée de gouvernement. On dira peut-être, en lisant ces pages, que l'historien a pensé à lui-même en traçant le portrait du ministre représentatif et du chef de parti dans les assemblées. Nous ne l'en blâmons pas; il est permis à l'homme qui a consumé la meilleure part de sa vie à exceller à la tribune et à dominer au conseil, à grouper ou à déjouer les factions, à remuer les passions politiques qui sont les vents de sa voile; il est permis, disons-nous, à un tel homme de se contempler dans les autres, ou de chercher en lui-même le secret des mobiles qui ont dirigé, servi ou perdu les empires.

Je ne puis résister au plaisir de citer ces deux belles pages; elles sont au nombre de celles qui font le plus sentir et le plus penser parmi les innombrables repos de ce livre, repos toujours courts, où M. Thiers ne s'arrête que pour respirer; mais, tout en respirant, il pense.

«Pour jouir de toute sa gloire, dit-il, Napoléon n'aurait eu qu'à passer le détroit, et à écouter ce qu'on y disait de lui, de son génie, de sa fortune! Tristes vicissitudes de ce monde! ce que M. Pitt essuyait à cette époque, Napoléon devait l'essuyer plus tard, et avec une grandeur d'injustice et de passion proportionnée à la grandeur de son génie et de sa destinée.

«Vingt-cinq ans de luttes parlementaires, luttes dévorantes qui usent l'âme et le corps, avaient ruiné la santé de M. Pitt. Une maladie héréditaire, que le travail, les fatigues et ses derniers chagrins avaient rendue mortelle, venait de causer sa fin prématurée, le 23 janvier 1806. Il était mort à l'âge de quarante-sept ans, après avoir gouverné son pays, pendant plus de vingt années, avec autant de pouvoir qu'on en peut exercer dans une monarchie absolue; et cependant il vivait dans un pays libre, il ne jouissait pas de la faveur de son roi, il avait à conquérir les suffrages de l'assemblée la plus indépendante de la terre!

«Si on admire ces ministres qui, dans les monarchies absolues, savent enchaîner longtemps la faiblesse du prince, l'instabilité de la cour, et régner au nom de leur maître sur un pays asservi, quelle admiration ne doit-on pas éprouver pour un homme dont la puissance, établie sur une nation libre, a duré vingt années! Les cours sont bien capricieuses sans doute: elles ne le sont pas plus que les grandes assemblées délibérantes. Tous les caprices de l'opinion, excités par les mille stimulants de la presse quotidienne, et réfléchis dans un parlement où ils prennent l'autorité de la souveraineté nationale, composent cette volonté mobile, tour à tour servile ou despotique, qu'il est nécessaire de captiver pour régner soi-même sur cette foule de têtes qui prétendent régner! Il faut, pour y dominer, outre cet art de la flatterie, qui procure des succès dans les cours, cet art si différent de la parole, quelquefois vulgaire, quelquefois sublime, qui est indispensable pour se faire écouter des hommes réunis; il faut encore, ce qui n'est pas un art, ce qui est un don, ce caractère avec lequel on parvient à braver et à contenir les passions soulevées. Toutes ces qualités naturelles ou acquises, M. Pitt les posséda au plus haut degré. Jamais, dans les temps modernes, on ne trouva un plus habile conducteur d'assemblée. Exposé pendant un quart de siècle à la véhémence entraînante de M. Fox, aux sarcasmes poignants de M. Shéridan, il se tint debout avec un imperturbable sang-froid, parla constamment avec justesse, à propos, sobriété, et, quand à la voix retentissante de ses adversaires venait se joindre la voix plus puissante encore des événements; quand la Révolution française, déconcertant sans cesse les hommes d'État, les généraux les plus expérimentés de l'Europe, jetait au milieu de sa marche ou Fleurus, ou Zurich, ou Marengo, il sut toujours contenir par la fermeté, par la convenance de ses réponses, les esprits émus du parlement britannique. Et c'est en cela surtout que M. Pitt fut remarquable; car il n'eut, comme nous l'avons dit ailleurs, ni le génie organisateur, ni les lumières profondes de l'homme d'État. À l'exception de quelques institutions financières d'un mérite contesté, il ne créa rien en Angleterre; il se trompa souvent sur les forces relatives de l'Europe, sur la marche des événements; mais il joignit aux talents d'un grand orateur politique l'amour ardent de son pays, la haine passionnée de la Révolution française. Il faut au génie des passions pour qu'il ait de la puissance. Représentant en Angleterre, non pas de l'aristocratie nobiliaire, mais de l'aristocratie commerciale, qui lui prodigua ses trésors par la voie des emprunts, il résista à la grandeur de la France et à la contagion des désordres démagogiques avec une persévérance inébranlable, et maintint l'ordre de son pays sans en diminuer la liberté. Il le laissa chargé de dettes, il est vrai, mais tranquille possesseur des mers et des Indes. Il usa et abusa des forces de l'Angleterre, mais elle était le second pays de la terre quand il mourut, et le premier huit ans après sa mort. Et à quoi seraient bonnes les forces des nations, sinon à essayer de dominer les unes sur les autres? Les vastes dominations sont dans les desseins de la Providence. Ce qu'un homme de génie est à une nation, une grande nation l'est à l'humanité. Les grandes nations civilisent, éclairent le monde, et le font marcher plus rapidement dans toutes les voies; seulement il faut leur conseiller d'unir à la force la prudence, qui fait réussir la force, et la justice, qui l'honore.

«M. Pitt, si heureux pendant dix-huit ans, fut malheureux dans les derniers jours de sa vie. Nous fûmes vengés, nous Français, de ce cruel ennemi, car il put nous croire victorieux pour jamais, il put douter de l'excellence de sa politique et trembler pour l'avenir de sa patrie. C'était l'un de ses plus médiocres successeurs, lord Castlereagh, qui devait jouir de nos désastres.