«Au milieu des accusations les plus diverses, les plus violentes, M. Pitt eut la bonne fortune de ne point voir son intégrité attaquée. Il vécut de ses émoluments, qui étaient considérables, et, sans qu'il fût pauvre, passa pour l'être. Lorsqu'on annonça sa mort, l'un des membres de la vieille majorité ministérielle proposa de payer ses dettes. Cette proposition, présentée au parlement et accueillie avec respect, fut combattue par ses anciens amis, devenus ses ennemis, et notamment par M. Windham, qui avait été si longtemps son collègue au ministère. Son antagoniste, M. Fox, refusa d'y adhérer, mais avec douleur.
«J'honore, s'écria-t-il avec un accent qui remua l'assemblée des Communes, j'honore mon illustre adversaire, et je regarde comme la gloire de ma vie d'avoir été quelquefois appelé son rival; mais j'ai combattu vingt ans sa politique, et que dirait de moi la génération présente si elle me voyait accueillir une proposition dont on veut faire le dernier et le plus éclatant hommage à cette politique, que j'ai crue, que je crois encore funeste pour l'Angleterre?»
«Tout le monde comprit le vote de M. Fox et applaudit à la noblesse de son langage.
«Quelques jours après, la proposition ayant pris un autre caractère, le parlement vota, à l'unanimité, 50,000 livres sterling (1,250,000 fr.) pour payer les dettes de M. Pitt. On décida qu'il serait enseveli à Westminster.»
Arrêtons-nous là un instant, avant de reprendre cette route immense où M. Thiers conduit son lecteur par le fil des événements avec une clarté de vue, une sûreté de marche et une universalité de science historique qui entraînent sans cesse sans jamais lasser. Ce livre, c'est l'univers pendant un quart de siècle. Celui qui l'a bien lu sait le monde, celui qui a osé l'entreprendre et qui a réussi à l'écrire est plus qu'un écrivain; c'est la plume qui court et qui grave, arrachée à l'aile du temps, pour éterniser le temps lui-même.
Le Concordat et la mort du duc d'Enghien nous attendent.—Respirons.
Lamartine.
(La suite au mois prochain.)