S'il s'agissait pour le premier Consul de flétrir l'impiété, ce parricide moral de l'humanité; de relever le sentiment religieux, cette piété filiale de l'esprit humain dans l'âme du peuple; de faire respecter, honorer, vénérer sous toutes ses formes sincères les cultes libres qui sont les actes volontaires et spontanés de cette piété du cœur humain, et qui, en rappelant sans cesse l'homme à sa source et à sa fin, sont sa filiation divine, sa noblesse entre les créatures, sa conscience, sa morale, sa vertu, sa consolation, son espérance, rien ne serait plus plausible que l'argumentation de M. Thiers dans ce préambule au Concordat.

Mais s'il s'agissait simplement pour le premier Consul de donner au peuple une religion d'État qu'il ne professait lui-même ni d'esprit ni de cœur; de faire, au nom de cette religion d'État, toute politique à ses yeux et nullement religieuse, une alliance exclusive avec le souverain pontife de cette religion pour lui assurer les âmes de ses peuples, à la charge par le souverain pontife de lui assurer à lui-même leur obéissance au nom du Dieu dont il est le ministre, il est impossible de conserver du respect devant les éloges prodigués par M. Thiers à une pareille négociation, et de ne pas rougir pour les hommes d'un pareil commerce, où un souverain vend et livre la foi de son peuple en échange d'un droit divin de gouvernement qu'on lui concède; aucune plume sincère ne peut appeler ici religion ce qui est politique, conviction ce qui est feinte, et vertu ce qui est trafic.

Or l'historien, dans ses propres phrases à la louange de cet acte, révèle la nature vraie de cet acte à chaque mot. Qu'est-ce, en effet, que cette déclaration d'égale estime ou d'égal dédain pour les religions nécessaires, selon M. Thiers, à l'homme? Vraie ou fausse, sublime ou ridicule, il en faut une. Qu'est-ce que cette déclaration de la nécessité de maintenir par la force des gouvernements l'unité des religions établies? «Quand une croyance établie ne règne pas, mille superstitions s'établissent, mille sectes acharnées à la dispute, comme en Amérique, etc. Dès lors que peut-on souhaiter de mieux qu'une religion nationale

Remarquez que l'historien ne dit pas une religion vraie ou une religion divine; il dégrade hardiment dans cette expression la religion (institution divine ou rien) jusqu'au rang de simple institution nationale. Il substitue la nation à Dieu et la loi de police des cultes à la conscience, siége unique de la foi. Qu'est-ce enfin que cette ambition qu'il faut pardonner au premier Consul, puisque, dit l'historien, «c'est la plus noble et la plus légitime des ambitions que celle qui cherche à fonder son empire sur la satisfaction des vrais besoins du peuple?» Or, les vrais besoins du peuple qui venait d'accomplir la plus grande transformation des temps modernes, pour établir la liberté des consciences et l'égalité des croyances personnelles devant les lois et devant Dieu; ces vrais besoins des peuples étaient-ils de reconstituer aussitôt après, au lieu de la religion volontaire et d'autant plus efficace qu'elle est plus volontaire, une religion d'État garantie à un souverain de la foi par un souverain des armes, investie de priviléges dont chacun était une limite à la liberté des autres cultes? Ces vrais besoins des peuples étaient-ils de remettre Dieu dans la loi, le prêtre, magistrat de la foi, dans la dépendance du magistrat civil, le magistrat civil dans la dépendance du prêtre, le fidèle dans le citoyen, le citoyen dans le fidèle, une partie de la religion dans la loi, une autre partie hors la loi, et de rebâtir ainsi, au profit, non de la religion des peuples, mais à l'usage et au profit de la souveraineté civile, cette Babel de foi et de loi, de Dieu et de l'homme, de servitude et de révolte, de tolérance de l'erreur et d'intolérance de la vérité, qu'on appelle un concordat?

Nous le laissons à dire à ceux qui ont la religion de la foi, et non la religion d'État, dans le cœur. Cette prétendue religion de la raison d'État est, selon nous, la dérision de la piété sincère; l'histoire de M. Thiers pervertirait ici la morale éternelle, si on n'en signalait pas le sophisme et le danger aux hommes.

Cela dit sur le principe même de ce Concordat de 1801, nous ne taririons pas en éloges sur la belle étude diplomatique dans laquelle M. Thiers, aidé sans doute par les innombrables documents de nos archives, a déroulé, éclairé, simplifié, dramatisé, pour les esprits les plus minutieux, cette longue et épineuse négociation. Si toutes les négociations entre les États étaient compulsées et écrites ainsi par un écrivain aussi érudit, la diplomatie, exhumée de ses cartons par une main créatrice, serait à elle seule la plus complète et la plus lumineuse des histoires. L'érudition recevrait la vie par la main du talent. Ce genre d'histoire par les documents bien retrouvés, bien exposés, bien discutés, se révèle ici pour la première fois au monde. C'est une nouveauté et une création; cette nouveauté et cette création porteront le nom de M. Thiers.

VI

Le treizième livre n'offre rien à l'imagination et à la pensée que ces lieux communs de toutes les annales, ces détails d'administration qui, en temps calmes, servent de transition d'un événement à l'autre. M. Thiers y excelle parce qu'il approfondit jusqu'aux minuties. C'est en creusant qu'on trouve l'intérêt au fond de l'histoire: celui qui voit tout s'intéresse à tout. On ne peut reprendre dans ce récit de quelques mois de paix que deux ou trois jugements qui manquent de justesse parce qu'ils manquent d'impartialité.

Ainsi M. Thiers, passionné pour son héros, veut lui donner à la fois, contre sa nature, les honneurs du libéralisme et les honneurs du despotisme. Il affecte de croire que le premier Consul était un partisan et un admirateur de M. Fox, l'orateur d'opposition par excellence, venu à Paris pour admirer de plus près la dictature. C'est méconnaître à la fois le génie du premier Consul et le génie de M. Fox. M. Thiers ici fait tort, selon nous, au bon sens gouvernemental de son héros, comme il fait tort à la sincérité de M. Fox. Que pouvait-il y avoir de commun entre un jeune soldat qui venait d'étouffer la dernière étincelle de liberté représentative dans son pays, et qui méditait déjà la suppression du Tribunat, comme il avait accompli l'asservissement par l'épée du Corps législatif, et le tribun aristocratique et quelquefois démagogique de l'Angleterre, qui avait inoculé par tous ses discours les doctrines et même les anarchies de la Révolution française à son pays? Que pouvait-il y avoir de sincère dans ces politesses de fausse admiration entre l'homme d'État de l'ordre excessif, du pouvoir absolu, et entre l'orateur de la liberté sans limite, de la souveraineté des clubs, de l'anarchie désarmée ou même armée contre la monarchie? L'homme du 18 brumaire ne pouvait ni estimer politiquement ni aimer M. Fox, homme de 1792. Il pouvait le flatter et le grandir par ses flatteries officielles, pour grandir en lui un principe éloquent d'opposition et de désordre en Angleterre. C'est ce qu'il faisait à Paris, en affectant l'estime pour un génie de parole dont il méprisait au fond les doctrines.

Le véritable homme d'État de l'Angleterre, aux yeux du premier Consul, c'était M. Pitt; mais il ne lui convenait pas de le dire, parce que M. Pitt était, pour l'Angleterre libre, l'homme de salut; M. Fox n'était que l'homme de bruit. L'historien du premier Consul a trop de perspicacité pour s'y tromper. Il nous semble donc ici faire pour son héros précisément ce que son héros faisait pour M. Fox: il ne le juge pas, il le flatte. La prétendue admiration du premier Consul pour l'agitateur anglais serait de la candeur par trop naïve si elle n'était pas de la diplomatie par trop raffinée. Ici M. Thiers se souvient trop, en écrivant ces pages, de ce sophisme de situation qui a tué en quinze ans le gouvernement des Bourbons par sa plume; il confond dans le premier Consul le goût héroïque du despotisme et le goût populaire de la liberté, afin de lui donner, selon les besoins de l'opposition, qui vit de sophismes, la popularité du dictateur et la popularité du libéral de 1830: hermaphrodisme politique nécessaire à la mémoire du héros avec lequel on voulait faire une double guerre aux Bourbons. Mais ce n'est plus là de l'histoire, c'est de la tactique; cette tactique peut être profitable à ceux qui l'emploient à la tribune ou dans le journalisme, elle est déplacée dans le récit. Il n'y eut jamais, en réalité, deux esprits plus antipathiques en matière de gouvernement que l'esprit droit, ferme, absolu du premier Consul, et l'esprit oratoire, contradictoire et ambulatoire du chef de l'opposition britannique, M. Fox; l'un fait pour absorber énergiquement tous les droits et toutes les volontés dans le droit et dans la volonté d'un seul; l'autre créé pour débattre éloquemment, mais vainement, le pour et le contre, pour saper tous les gouvernements et pour voir des ennemis dans tous les ministres du pouvoir. Parler de l'admiration sincère de ces deux hommes l'un pour l'autre c'est les mal comprendre ou c'est les défigurer. Conserver la fidélité des caractères, laisser à chacun son vice et sa vertu propre, c'est la loi de l'histoire comme c'est la loi du drame. L'histoire, autrement, manque de vérité, et le drame manque de vraisemblance.