VII
On voit percer dès ce temps-là l'opposition civile dans quelques sénateurs restés fidèles, malgré ses excès et ses revers, à l'esprit philosophique qui avait couvé la révolution de 1789; ceux-là voulaient au moins en sauver les vérités du naufrage de tant d'illusions et du sang de 1793. C'est contre ce petit nombre d'âmes libres et stoïques, quoique modérées, que le premier Consul éclate en impatience et qu'il invente le mot d'idéologues, comme l'injure la plus expressive qu'on puisse adresser à des hommes qui font abstraction de l'expérience en matière de gouvernement.
L'opposition militaire, qui commence aussi à poindre, se groupe et se personnifie autour de Moreau, le seul rival de gloire qu'on puisse élever en face du premier Consul. M. Thiers, juste cette fois, et juste parce qu'il est sévère, caractérise vigoureusement cette tendance de la médiocrité jalouse à se créer des idoles plus grandes que nature pour les opposer aux véritables supériorités intellectuelles de leur temps.
«Moreau, dit-il, depuis la campagne d'Autriche, dont il devait le succès, du moins en partie, au premier Consul, qui lui avait donné à commander la plus belle armée de la France, Moreau passait pour le second général de la République. Au fond, personne ne se trompait sur sa valeur: on savait bien que c'était un esprit médiocre, incapable de grandes combinaisons et entièrement dépourvu de génie politique; mais on s'appuyait sur ses qualités réelles de général sage, prudent et vigoureux, pour en faire un capitaine supérieur et capable de tenir tête au vainqueur de l'Italie et de l'Égypte.
«Les partis ont un merveilleux instinct pour découvrir les faiblesses des hommes éminents. Ils les flattent ou les offensent tour à tour, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé l'issue par laquelle ils peuvent pénétrer dans leur cœur, pour y introduire leur poison.»
C'est ainsi que l'historien nous prépare de loin au grand procès politique dans lequel Moreau descendit de sa gloire au rang de complice de Georges et de Pichegru, et plus tard au rang de transfuge combattant contre sa patrie pour se venger d'un juste exil.
VIII
La création d'une république lombarde en Italie, création précaire, mais bien moins nuisible à la France que l'agrandissement si dangereux du Piémont, voisin à la fois révolutionnaire, militaire et monarchique, fut sagement mais vainement combattue par M. de Talleyrand. Ce ministre n'y voyait qu'un principe d'agitation perpétuelle, menaçante pour toute paix durable avec l'Allemagne. Cette république provisoire révèle la diplomatie inquiète et irrésolue du premier Consul. M. de Talleyrand voit plus loin et plus juste. Bonaparte, initié par ce grand homme d'État à la diplomatie européenne, prend de son ministre la science des traditions, mais ne suit en rien ses conseils à longue vue.
On voit, dès ce moment, qu'il ne veut de paix que juste ce qu'il en faut pour préparer d'autres guerres, et que son véritable ministre des affaires étrangères sera le hasard des batailles.
Pendant qu'il institue une république à Milan, il cherchait une monarchie absolue en France. Il inaugurait pompeusement le culte d'État, il caressait M. de Chateaubriand, dont le livre poétique, le Génie du Christianisme, devançait ou servait si bien ses desseins de restauration catholique sous un second Charlemagne, ligué, non de foi, mais de politique, avec la papauté. M. Thiers apprécie ce livre, qui fut le programme de la monarchie, en une vive et juste image.