Une fois ceci discuté, cette partie de l'histoire dans laquelle M. Thiers peint les évolutions des différents corps constitués pour se prêter aux desseins secrets du maître, pour le devancer ou pour revenir sur leurs pas au signe souvent énigmatique de sa physionomie, n'est que l'histoire des bassesses des peuples, égales, hélas! aux bassesses des cours. Tous ces tyrannicides de la Convention luttaient d'empressement et de complaisance à offrir à un soldat absolu la couronne teinte du sang de Louis XVI. M. Thiers ici ne peint pas d'un mot, comme Tacite, mais il produit par un autre procédé le même effet que l'historien romain: il décompose si bien les différents mobiles de toutes ces abjections de caractère et de toutes ces apostasies de principes, dans les républicains assouplis de la Convention, qu'il rassasie son lecteur d'indignation, de dégoût et de mépris, ce supplice de l'histoire.
Qu'importe le procédé, pourvu que l'effet soit produit? Tacite n'a qu'un mot, M. Thiers a cent pages; mais de ces cent pages résulte dans l'âme le mot de Tacite: le mépris délayé à grande eau se retrouve au fond du vase et la moralité n'a rien perdu.
XX
Une cour suit un monarque; celle du nouvel empereur se presse confusément autour de son trône. M. Thiers s'en console en disant: «Mais ces institutions (les cours) étaient loin de mériter le mépris qu'on a souvent affiché pour elles; elles composaient une république aristocratique détournée de son but par une main puissante, convertie temporairement en monarchie absolue, et destinée plus tard à redevenir monarchie constitutionnelle, fortement aristocratique, il est vrai, mais fondée sur la base de l'égalité.»
Comprenne qui pourra cette république devenue en même temps monarchie absolue, cette monarchie absolue destinée à redevenir monarchie constitutionnelle, cette aristocratie et cette égalité se démentant par leurs seuls noms l'une et l'autre!
On n'y comprend en réalité qu'une chose: c'est que l'historien, qui veut rester à la fois révolutionnaire et monarchique, en dépit de la contradiction des deux rôles, cherche à excuser maintenant la fondation de l'empire comme il a cherché à excuser le renversement de la république et l'institution dictatoriale du consulat à vie. Dans cet effort d'esprit la raison faiblit comme la langue, et il tombe, pour cacher l'inconséquence, dans des subtilités de définitions qui rappellent les subtilités des sophistes grecs ou des sophistes de l'École dans le moyen âge. Voilà le malheur des historiens qui n'ont pas assez perdu la mémoire des partis auxquels ils ont appartenu dans leur vie politique: pour ne pas fausser leur situation ils sont forcés de fausser leur logique. Il faut se détacher de terre quand on veut écrire la vérité sur les hommes; la philosophie de l'histoire est à la hauteur des observatoires d'où l'on contemple les astres. M. Thiers y monte quand il veut; pourquoi pas toujours?
XXI
Le procès du général Moreau, justement impliqué, au moins comme confident, dans la conspiration de Pichegru, de Georges et des royalistes, se mêle ici à l'avénement du premier Consul à l'empire; M. Thiers donne à ce procès l'intérêt d'un grand drame; il y est aussi juste qu'éloquent: juste envers Bonaparte, qui avait le droit de sévir contre un rival devenu un conjuré; juste envers Moreau, qui avait failli à la patrie, à la reconnaissance et à lui-même; juste envers la magistrature du pays, qui montre dans ce jugement des caractères dignes de Rome.
«Moreau, dit l'historien, avait retrouvé une véritable présence d'esprit, à peu près comme il lui arrivait à la guerre quand le danger était pressant; il avait même fait de nobles réponses, singulièrement applaudies par l'auditoire. «Pichegru était un traître, lui avait dit le président, et même dénoncé par vous sous le Directoire. Comment pouviez-vous songer à vous réconcilier avec lui, et à le ramener en France?—Dans un temps, avait répondu Moreau, dans un temps où l'armée de Condé remplissait les salons de Paris et ceux du premier Consul, je pouvais bien m'occuper de rendre à la France le conquérant de la Hollande.» À ce sujet on lui demandait pourquoi, sous le Directoire, il avait dénoncé Pichegru si tard, et on semblait élever des soupçons jusque sur sa vie passée. «J'avais coupé court, répondait-il, aux entrevues de Pichegru et du prince de Condé sur la frontière, en mettant par les victoires de mon armée quatre-vingts lieues de distance entre ce prince et le Rhin. Le danger passé, j'avais laissé à un conseil de guerre le soin d'examiner les papiers trouvés et de les envoyer au gouvernement s'il le jugeait utile.»
«Moreau, interrogé sur la nature du complot auquel on lui avait proposé de s'associer, persistait à soutenir qu'il l'avait repoussé. «Oui, lui disait-on, vous avez repoussé la proposition de replacer les Bourbons sur le trône, mais vous avez consenti à vous servir de Pichegru et de Georges pour le renversement du gouvernement consulaire, et dans l'espérance de recevoir la dictature de leurs mains.—On me prête là, répondait Moreau, un projet ridicule, celui de me servir des royalistes pour devenir dictateur, et de croire que s'ils étaient victorieux, ils me remettraient le pouvoir. J'ai fait dix ans la guerre, et pendant ces dix ans je n'ai pas, que je sache, fait de choses ridicules.»