«Ce noble retour sur sa vie passée avait été couvert d'applaudissements. Mais tous les témoins n'étaient pas dans le secret des royalistes; tous n'étaient pas préparés à revenir sur leurs premières dépositions, et il restait un nommé Roland, autrefois employé dans l'armée, qui répétait avec douleur, mais avec une persistance que rien ne pouvait ébranler, ce qu'il avait avancé dès le premier jour. Il disait qu'intermédiaire entre Pichegru et Moreau, celui-ci l'avait chargé de déclarer qu'il ne voulait pas de Bourbons; mais que, si on le délivrait des consuls, il userait du pouvoir qui lui serait immanquablement déféré pour sauver les conspirateurs et reporter Pichegru au faîte des honneurs. D'autres confirmaient encore l'assertion de Roland. Bouvet de Lozier, cet officier de Georges, échappé à un suicide pour lancer une accusation terrible contre Moreau, ne la pouvait rétracter, et la répétait, tout en s'efforçant de l'atténuer. Dans cette accusation, fournie par écrit, il n'avait énoncé que des choses qu'il tenait de Georges lui-même. Celui-ci répondait que Bouvet avait mal entendu, mal compris, et par conséquent fait un rapport inexact. Mais il restait cette entrevue de nuit à la Madeleine, dans laquelle Moreau, Pichegru, Georges s'étaient trouvés ensemble, circonstance inconciliable avec un simple projet de ramener Pichegru en France. Pourquoi se trouver de nuit à un rendez-vous avec le chef des conspirateurs, avec un homme qu'on ne pouvait rencontrer innocemment quand on n'était pas royaliste? Ici les dépositions étaient si précises, si concordantes, si nombreuses, qu'avec la meilleure volonté du monde les royalistes ne pouvaient pas revenir sur ce qu'ils avaient déclaré, et que, lorsqu'ils le tentaient, ils étaient confondus à l'instant même.
«Moreau, cette fois, était accablé, et l'intérêt de l'auditoire avait fini par diminuer sensiblement. Toutefois, de maladroits reproches du président sur sa fortune avaient un peu réveillé cet intérêt prêt à s'éteindre. «Vous êtes au moins coupable de non-révélation, lui avait dit le président; et, bien que vous prétendiez qu'un homme comme vous ne saurait faire le métier de dénonciateur, vous deviez d'abord obéir à la loi, qui ordonne à tout citoyen, quel qu'il soit, de dénoncer les complots dont il acquiert la connaissance. Vous le deviez en outre à un gouvernement qui vous a comblé de biens. N'avez-vous pas de riches appointements, un hôtel, des terres?» Le reproche était peu digne, adressé à l'un des généraux les plus désintéressés du temps. «Monsieur le Président, avait répondu Moreau, ne mettez pas en balance mes services et ma fortune: il n'y a pas de comparaison possible entre de telles choses. J'ai 40,000 francs d'appointements, une maison, une terre qui valent 3 ou 400,000 francs, je ne sais. J'aurais 50 millions aujourd'hui si j'avais «usé de la victoire comme beaucoup d'autres.» Rastadt, Biberach, Engen, Mœsskirch, Hohenlinden, ces beaux souvenirs mis à côté d'un peu d'argent, avaient soulevé l'auditoire et provoqué des applaudissements que l'invraisemblance de la défense commençait à rendre fort rares.»
Moreau est à demi absous; il faiblit comme tout caractère sous le poids d'une faute: il n'y a de force en pareil cas que dans l'innocence; il écrit une lettre soumise et expiatoire à son rival triomphant. Bonaparte, mécontent d'une condamnation trop douce pour un crime d'État, se hâte de l'éloigner de la France et lui achète ses biens pour lui faciliter l'exil éternel. Moreau ne rentre en Europe que pour y combattre son ennemi, mais en même temps sa patrie; une complicité ambitieuse dans une conjuration d'aventuriers le mène fatalement à une complicité avec les rois ligués contre la France. Génie militaire d'une grande portée, politique nul, caractère faible, incapable de porter sa gloire, M. Thiers le juge sévèrement, mais avec justice; c'est un des portraits les plus vrais et le plus vigoureusement historique de son tableau. Moreau, jusque-là, avait été flatté par les historiens de parti; ici il est réduit aux proportions de la vérité et de la nature.
XXII
De même que Napoléon avait voulu jeter sur la première année du Consulat le prestige de la victoire de Marengo, de même il voulait jeter le prestige de la descente en Angleterre sur les premiers mois de l'Empire. Les tentatives toutes avortées pour réunir les escadres françaises, espagnoles, hollandaises, dans la Manche, afin de protéger le passage de ses bateaux plats d'un bord à l'autre; des revues impériales de l'armée de terre et des flottilles passées sur les hauteurs et dans les eaux de Boulogne; des distributions solennelles de décorations à l'armée, des négociations avec le pape pour amener ce pontife à Paris et pour obtenir de sa faiblesse le couronnement du nouveau Charlemagne; le spectacle de la réaction religieuse qui précipite les vieillards, les femmes, les enfants, les populations des campagnes au pied du vicaire vénéré du Christ; la cérémonie du sacre renouvelée des antiques monarchies et des antiques sacerdoces; toute cette audacieuse amende honorable du pouvoir, des soldats, et du peuple de la Révolution au passé, tout ce changement de décoration à vue sur le théâtre du monde enfin, sont admirablement reproduits par l'historien; la réflexion seule manque au peintre, ici comme partout. M. Thiers, qui tout à l'heure blâmait l'ambition de l'empire héréditaire dans son héros, l'approuve quand le succès a couronné son audace. Il se borne à faire honneur à la Révolution de la journée la plus contre-révolutionnaire de nos fastes.
«Telle fut, dit-il, cette auguste cérémonie, par laquelle se consommait le retour de la France aux principes monarchiques. Ce n'était pas un des moindres triomphes de notre Révolution, que de voir ce soldat sorti de son propre sein, sacré par le pape, qui avait quitté tout exprès la capitale du monde chrétien. C'est à ce titre surtout que de pareilles pompes sont dignes d'attirer l'attention de l'histoire. Si la modération des désirs, venant s'asseoir sur ce trône avec le génie, avait ménagé à la France une liberté suffisante, et borné à propos le cours d'entreprises héroïques, cette cérémonie eût consacré pour jamais, c'est-à-dire pour quelques siècles, la nouvelle dynastie.»
On voit que l'empire est déjà pardonné à l'empereur par l'historien qui le condamnait tout à l'heure; on voit qu'un peu de modération dans les désirs, conseillée à un génie sans bornes et sans repos, est la seule condition que M. Thiers impose à ce conquérant d'un trône. Il en sera de même dans toute cette histoire: quelle que soit l'ambition accomplie, M. Thiers ne demande à son héros que de s'arrêter dans son nouveau triomphe, sans paraître s'apercevoir que son héros n'a obtenu ce nouveau triomphe que par l'insatiabilité de grandeur que M. Thiers encourage dans l'avenir par l'approbation qu'il donne trop complaisamment au passé. Une telle complaisance de l'historien pour l'ambition satisfaite est une complicité du moraliste avec le caractère de son héros. Nous ne saurions trop le répéter: le récit est admirable, mais un récit doit faire penser. Pour qu'un tel livre fût parfait, il faudrait que le récit fût écrit par M. Thiers et que la moralité du récit fût écrite par Bossuet.
XXIII
Le vingt et unième livre est une accumulation d'intérêt historique pressé dans l'espace d'une demi-année par les événements comme sous la plume de l'écrivain: création du royaume d'Italie, second couronnement à Milan; coalition européenne contre l'ambition du nouveau César; négociation entre la Russie, l'Angleterre et l'Autriche; anxiété de Napoléon attendant en vain la concentration de ses flottes sous l'amiral Villeneuve; sa fureur quand il voit tous ses plans déjoués par Villeneuve, qui a fait voile pour Cadix au lieu de se diriger sur la Manche; le renversement subit de toutes les pensées et de tous les efforts de volonté de Napoléon, au moment de l'exécution si longtemps et si laborieusement préparée; l'improvisation non moins subite de son plan d'invasion en Allemagne; la marche de son armée en six colonnes, des bords de l'Océan aux sources du Danube, marche sans parallèle dans l'histoire par l'ordre, la précision, l'arrivée au but marqué à heure fixe; l'investissement de l'armée autrichienne dans Ulm; la reddition de toute l'armée du général Mack; quatre-vingt mille ennemis anéantis en vingt jours; pendant ce triomphe sur le continent, le plus grand revers maritime dont le monde moderne ait été témoin dans la bataille navale de Trafalgar; toutes les pensées d'invasion de l'Angleterre par Napoléon englouties avec nos vaisseaux sous le canon de Nelson; description vivante de ce combat naval; mort de Nelson, qui paye de sa vie tant de gloire; marche sur Vienne entre le Danube et les Alpes; bataille d'Austerlitz livrée aux Russes; aptitude unique de l'historien pour exposer homme à homme l'organisation des armées, et pour suivre pas à pas les plans et les marches d'une campagne; feu de l'âme du général transvasé dans l'âme de l'écrivain; scènes pittoresques du champ de bataille décrit sans autre éclat que la topographie exacte et que l'éclat sévère des armes sur la terre ou sur la neige des plaines ou des coteaux. Lisez ceci:
«Dès quatre heures du matin Napoléon avait quitté sa tente pour juger par ses propres yeux si les Russes commettaient la faute à laquelle il les avait si adroitement encouragés. Il descendit jusqu'au village de Puntowitz, situé au bord du ruisseau qui séparait les deux armées, et aperçut les feux presque éteints des Russes sur les hauteurs de Pratzen. Un bruit très-sensible de canons et de chevaux indiquait une marche de gauche à droite, vers les étangs, là même où il souhaitait que les Russes marchassent. Sa joie fut vive en trouvant sa prévoyance si bien justifiée; il revint se placer sur le terrain élevé où il avait bivouaqué, et d'où il embrassait toute l'étendue de ce champ de bataille. Ses maréchaux étaient à cheval à côté de lui. Le jour commençait à luire. Un brouillard d'hiver couvrait au loin la campagne, et ne laissait apercevoir que les parties les plus saillantes du terrain, lesquelles apparaissaient sur ce brouillard comme des îles sur une mer. Les divers corps de l'armée française étaient en mouvement, et descendaient de la position qu'ils avaient occupée pendant la nuit, pour traverser le ruisseau qui les séparait des Russes. Mais ils s'arrêtaient dans les fonds, où ils étaient cachés par la brume et retenus par les ordres de l'Empereur jusqu'au moment opportun pour l'attaque.»