Le choc des quatre-vingt-deux escadrons russes et autrichiens et les manœuvres de notre propre cavalerie s'ouvrant devant cette masse et se refermant pour la charger en détail; les combats corps à corps de chacun de nos bataillons contre les bataillons ennemis; la détonation de notre artillerie entr'ouvrant de ses boulets la glace des étangs sur lesquels l'infanterie russe s'est accumulée pour mourir de deux morts; les deux souverains de Russie et d'Autriche fuyant à la fin du jour du champ de bataille, aux cris de Vive l'Empereur! qui les poursuit dans les ténèbres; la peinture du champ de carnage; l'entrevue humiliée de l'empereur d'Autriche avec Napoléon, le lendemain, pour traiter d'une suspension d'armes, ce sont là des récits qui dureront autant que l'histoire. D'autres en ont donné des fragments d'une grande précision et d'un style peut-être supérieur comme couleur, mais aucun ne les a placés à leur jour et à leur place dans ce vaste et magnifique ensemble qui donne à chacun de ces événements, militaires ou civils, sa place, sa proportion, sa valeur historique et sa signification dans la destinée du monde. Tous ont fait des épisodes, M. Thiers seul a fait le poëme; ce poëme, quoique écrit dans la prose la plus nue et souvent la plus vulgaire, s'élève quelquefois, non par les mots, mais par la composition, à la plus haute poésie; c'est bien mieux que la poésie des paroles, c'est la poésie des faits; cette poésie des faits, la meilleure de toutes, résulte de la composition et non des phrases. M. Thiers n'est pas le premier des poëtes historiques de cette époque, mais il est le premier des compositeurs. Lisez ces quelques lignes jetées après le récit si animé de la bataille d'Austerlitz sur l'entrevue des deux empereurs; voyez comme le style se détend, ainsi que l'âme, le lendemain des événements qui ont tendu l'esprit jusqu'au délire de la victoire ou jusqu'au désespoir de la défaite! Pour ceux qui ont, comme moi, connu l'empereur François II, véritable figure de deuil le lendemain d'une défaite, et le front de marbre de Napoléon, rayonnant d'une supériorité sans défiance et sans orgueil, le tableau a plus de physionomie encore que pour les lecteurs qui viendront après nous.

«L'empereur François partit donc pour Nasiedlowitz, village situé à moitié chemin du château d'Austerlitz, et là, près du moulin de Paleny, entre Nasiedlowitz et Urschitz, au milieu des avant-postes français et autrichiens, il trouva Napoléon qui l'attendait devant un feu de bivouac allumé par ses soldats. Napoléon avait eu la politesse d'arriver le premier. Il vint au-devant de l'empereur François, le reçut au bas de sa voiture et l'embrassa. Le monarque autrichien, rassuré par l'accueil de son tout-puissant ennemi, eut avec lui un long entretien. Les principaux officiers des deux armées se tenaient à l'écart et regardaient avec une vive curiosité ce spectacle extraordinaire du successeur des Césars vaincu et demandant la paix au soldat couronné que la révolution française avait porté au faîte des grandeurs humaines.

«Napoléon s'excusa auprès de l'empereur François de le recevoir en pareil lieu. «Ce sont là, lui dit-il, les palais que Votre Majesté me force d'habiter depuis trois mois.—Ce séjour vous réussit assez, lui répliqua le monarque autrichien, pour que vous n'ayez pas le droit de m'en vouloir.» L'entretien se porta ensuite sur l'ensemble de la situation, Napoléon soutenant qu'il avait été entraîné à la guerre malgré lui, dans le moment où il s'y attendait le moins et lorsqu'il était exclusivement occupé de l'Angleterre; l'empereur d'Autriche affirmant qu'il n'avait été amené à prendre les armes que par les projets de la France à l'égard de l'Italie. Napoléon déclara qu'aux conditions déjà indiquées à M. de Giulay, et qu'il se dispensa d'énoncer de nouveau, il était prêt à signer la paix. L'empereur François, sans s'expliquer à ce sujet, voulut savoir à quoi Napoléon était disposé par rapport à l'armée russe. Napoléon demanda d'abord que l'empereur François séparât sa cause de celle de l'empereur Alexandre, que l'armée russe se retirât par journées d'étape des États autrichiens, et il promit de lui accorder un armistice à cette condition. Quant à la paix avec la Russie, il ajouta qu'on la réglerait plus tard, car cette paix le regardait seul. «Croyez-moi, dit Napoléon à l'empereur François, ne confondez pas votre cause avec celle de l'empereur Alexandre. La Russie seule peut aujourd'hui faire en Europe une guerre de fantaisie. Vaincue, elle se retire dans ses déserts, et vous, vous payez avec vos provinces les frais de la guerre.»

XXIV

Le traité de Presbourg, la Prusse déconcertée dans ses duplicités habituelles, la possession de toute l'Italie concédée à Napoléon, sont les fruits de cette bataille. Il rentre en France au bruit des acclamations de l'armée et du peuple. L'Angleterre est sauvée, mais le continent est asservi.

Comme à l'ordinaire encore, l'historien applaudit et témoigne seulement quelques craintes timides sur les excès de victoire et de puissance à venir, comme à chacune des périodes civiles ou guerrières de son héros: réflexion vide, tardive ou prématurée, selon nous, à la fin d'un si beau récit; car, s'il a applaudi au dix-huit brumaire, pourquoi répugne-t-il au consulat? S'il a applaudi au consulat à vie, pourquoi s'étonne-t-il de l'empire? S'il a maintenant applaudi à l'empire, pourquoi s'étonne-t-il du despotisme européen? Toutes ces choses qu'il blâme sont les conséquences nécessaires de celles qu'il a louées. Quand vous n'avez pas arrêté l'illégalité de l'ambition au premier pas, pourquoi voulez-vous qu'elle s'arrête au second? pourquoi au troisième? pourquoi au quatrième? C'est jouer mal à propos le philosophe ou c'est bien peu connaître les hommes. Le mouvement ascendant et perpétuel à tout prix était le lot et le caractère de l'homme qui n'asservissait la France qu'à la condition de l'éblouir. Napoléon était un de ces hommes qui ne s'arrêtent que quand ils tombent.

Arrêtons-nous à cet apogée de sa gloire, qui n'est pas encore l'apogée du mouvement historique de M. Thiers, et achevons dans le prochain entretien la lecture d'un livre où l'on blâme quelquefois, mais où l'on marche toujours sans lassitude d'admiration en admiration pour le tableau et pour le peintre, et, bien que le livre soit long, l'admiration est toujours courte.

Lamartine.

XLVIe ENTRETIEN

EXAMEN CRITIQUE
DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE,
PAR M. THIERS.