«Comme un fleuve qui a commencé à percer une digue l'emporte bientôt tout entière, la masse de nos escadrons, ayant une fois entamé l'infanterie des Russes, achève en peu d'instants de renverser leur première ligne. Nos cavaliers se dispersent alors pour sabrer. Une affreuse mêlée s'engage entre eux et les fantassins russes. Ils vont, viennent, et frappent de tous côtés ces fantassins opiniâtres. Tandis que la première ligne d'infanterie est ainsi culbutée et hachée, la seconde se replie à un bois, qui se voyait au fond du champ de bataille. Il restait là une dernière réserve d'artillerie. Les Russes la mettent en batterie et tirent confusément sur leurs soldats et sur les nôtres, s'inquiétant peu de mitrailler amis et ennemis, pourvu qu'ils se débarrassent de nos redoutables cavaliers. Le général d'Hautpoul est frappé à mort par un biscaïen.
«Pendant que notre cavalerie est ainsi aux prises avec la seconde ligne de l'infanterie russe, quelques parties de la première se relèvent çà et là pour tirer encore. À cette vue, les grenadiers à cheval de la garde, conduits par le général Lepic, l'un des héros de l'armée, s'élancent à leur tour pour seconder les efforts de Murat. Ils partent au galop, chargent les groupes d'infanterie qu'ils aperçoivent debout, et, parcourant le terrain en tous sens, complètent la destruction du centre de l'armée russe, dont les débris achèvent de s'enfuir vers les bouquets de bois qui lui ont servi d'asile.
«Durant cette scène de confusion, un tronçon détaché de cette vaste ligne d'infanterie s'était avancé jusqu'au cimetière même.» La garde se précipite et sauve son empereur; le champ de bataille, à la fin de cette courte journée d'hiver, reste indivis entre les vivants et les morts. Soixante mille cadavres ou blessés jonchent la neige; les Russes se retirent un peu plus loin dans la nuit, plutôt pour attirer Napoléon que pour lui céder la victoire; la victoire n'est à personne cette fois qu'à la mort. Jamais victoire ne fut plus près d'une défaite.
Napoléon ressaisit la victoire sur le Niémen, l'été suivant. La bataille savante de Friedland lui rend son ascendant sur le jeune empereur de Russie, Alexandre. L'entrevue de Tilsitt entre ce jeune prince et Napoléon est racontée avec complaisance et avec charme par M. Thiers. La diplomatie se mêle à l'adulation des deux côtés; on se sacrifie l'Angleterre, on se partage en secret le monde européen; le génie grec dans l'empereur Alexandre et le génie italien dans l'empereur Napoléon luttent de souplesse et de séduction après avoir lutté d'héroïsme. La Turquie est impolitiquement livrée par Napoléon à l'ambition moscovite, la Suède lui est offerte en hommage. L'alliance est scellée par ces promesses mutuelles; la Prusse presque entière est abandonnée par son dernier allié Alexandre au vainqueur d'Iéna; elle a mérité son sort par la duplicité de sa diplomatie depuis qu'elle existe; mais Napoléon traite avec dédain son héroïque et belle reine, que la fortune amène en larmes à Tilsitt. Il ne discute plus, il impose à la Russie, devenue sa complice, et à la Prusse vaincue, des traités qui lui livrent le continent tout entier, à l'exception de ce qui reste à l'Autriche.
M. Thiers blâme ici avec raison son héros d'avoir fait trop ou trop peu pour la Prusse; il était plus logique et plus sûr, selon nous, de l'effacer tout entière de la carte de l'Allemagne et de la Pologne que de la laisser, mécontente et infidèle, couver d'implacables ressentiments. Génie audacieux et sûr dans la guerre, génie hésitant et timide dans les congrès, Napoléon, ici comme partout, n'a que des demi-résultats après de complètes victoires. La diplomatie manquait complétement à sa nature.
XII
À peine rentré en France il se repent de n'avoir ni anéanti la Prusse ni reconstitué la Pologne; il se fie à l'alliance ambitieuse du jeune empereur de Russie, à l'alliance humiliée de la Prusse, à l'alliance mal désarmée de l'Autriche; ses pensées grandissent vers le Midi plus que sa base dans le Nord; il laisse l'élite de ses forces de la Vistule au Rhin et il forme des armées équivoques destinées éventuellement contre l'Espagne et le Portugal. Il lui faut des trônes pour toutes les ambitions de sa famille; il veut que tout le midi du continent appartienne à une seule dynastie composée d'une confédération de couronnes: le monde bourbonien doit devenir le monde napoléonien. Ce n'est plus de la diplomatie raisonnée d'un homme d'État, c'est le songe d'un favori de la fortune. L'homme habile qu'il a chargé d'éclairer et de modérer ses négociations, M. de Talleyrand, cherche en vain à l'éclairer; il s'irrite contre la raison, il fait des traités avec l'Espagne et il les brise le lendemain. L'historien, ici dominé par la puissance de la vérité, renonce enfin à flatter son héros; il se contente de le peindre, il le donne en spectacle et on peut dire même en scandale à la justice de l'histoire. Le récit des embûches dressées en Espagne au malheureux roi Charles IV et à ses fils, l'astuce avec laquelle Napoléon attire cette cour à Bayonne et où il détrône le père par le fils, le fils par le père, est d'une implacable sévérité. La conscience reprend ses droits; c'est un des crimes historiques les plus fortement burinés par un écrivain contre un maître du monde. La tragédie ne suffit pas ici pour fournir les couleurs au tableau, la comédie lui en prête; Molière, Beaumarchais, Machiavel, Tacite semblent forcés de se réunir dans ces ténébreuses journées de Bayonne pour peindre un rôle où l'intrigue, l'hypocrisie, la violence et la trahison surpassent Alexandre VI, Tartufe et César dans un même acte diplomatique. M. Thiers n'a manqué ici à aucun des rigoureux devoirs du moraliste. Le jugement est d'autant plus convainquant pour le lecteur qu'au lieu d'être écrit en phrases il est écrit en actes. M. Thiers le résume cependant lui-même en une réflexion courte, mais expressive.
«Napoléon fut entraîné ainsi, dit-il, de la ruse à la fourberie; il ajoute à son nom la seconde des deux taches qui ternissent sa gloire (Vincennes et Bayonne). Il lui restait pour l'absoudre le bien à faire à l'Espagne et par l'Espagne à la France.» (Comme si on pouvait jamais s'absoudre du sang innocent et du larcin d'un peuple par les avantages résultant d'un attentat et d'une perfidie!) «La Providence, poursuit M. Thiers, ne lui réservait pas même ce moyen de se laver d'une perfidie indigne de son caractère. Mais ne devançons pas la justice des temps; les récits qui vont suivre montreront bientôt cette justice redoutable sortant des événements eux-mêmes et punissant le génie qui n'est pas plus dispensé que la médiocrité elle-même de loyauté et de bon sens!»
XIII
L'expression ici même est encore faible dans sa justice, car la médiocrité serait plutôt une excuse de la déloyauté que le génie; le génie n'est pas une excuse, il est une aggravation de tous les crimes; car le génie est une lumière et une force; il lui est moins permis de s'aveugler et de faiblir qu'à la médiocrité, qui est une obscurité et une faiblesse. Il faut à chaque instant dans cette histoire redresser le sens moral qui est dans l'intention de la phrase et qui trébuche sous le mot; on sent qu'il en coûte trop à l'écrivain de faire justice tout entière, et qu'il réserve toujours une indulgence à la victoire et une amnistie au bonheur.