Quoi qu'il en soit, ce huitième volume de M. Thiers restera dans toutes les langues le plus beau volume de l'histoire moderne d'Espagne et de France. L'indignation rendit à un peuple en décadence l'énergie qui retrempe les nationalités, et la victoire du droit national qui fait triompher l'âme et le sol d'un peuple des embûches des diplomates et des armées des conquérants.
XIV
Rien n'était si impolitique que cette diversion inutile et insensée des forces de la France en Espagne et en Portugal pour asseoir un frère et un lieutenant de Napoléon à Madrid et à Lisbonne, pendant que la Russie, l'Autriche, la Prusse humiliée se concertaient sourdement en Allemagne pour recouvrer ce que les campagnes incomplètes d'Austerlitz, d'Iéna, d'Eylau, de Friedland leur avaient ravi. M. Thiers le démontre avec une irréfragable autorité de chiffres dans la savante décomposition des armées de Napoléon transportées avec d'immenses déperditions de forces et de finances du Nord au Midi, et du Midi au Nord.
Pendant que le Portugal et l'Espagne dévorent ces quatre cent mille Français livrés à des lieutenants sans autorité et sans unité dans ces conquêtes, l'Autriche arme, la Prusse gémit, la Russie exige l'accomplissement des concessions ambitieuses au prix desquelles l'empereur Alexandre a signé le traité de Tilsitt; cet empereur veut la Turquie en retour de l'Espagne accordée à son allié Napoléon. Celui-ci recule devant la grandeur de la concession; il espère séduire et retenir une seconde fois Alexandre par les blandices de l'ambition excitée et non satisfaite; il court à Erfurt, il s'y rencontre avec Alexandre, il y négocie lui-même au milieu de la gloire et des fêtes; il accorde quelques satisfactions d'amour-propre, de vanité, de situation à son jeune antagoniste; il espère l'avoir rivé à sa politique; il n'a fait que l'humilier et le dépopulariser en Russie.
Il revient en Espagne; sa présence n'y produit qu'une seconde impulsion de ses armées vers Madrid. Il en est rappelé aussi soudainement qu'il y avait couru par l'explosion des préparatifs de l'Autriche. L'ambiguïté des préparatifs de la Russie accroît ses mesures et les précipite; l'élite de ses troupes, rappelée d'Espagne et remplacée là par de nouvelles levées, traverse de nouveau la France et le Rhin. Il renouvelle à Ratisbonne et à Eckmühl les manœuvres moins triomphantes qui précédèrent Austerlitz. L'armée autrichienne de l'archiduc Charles, coupée et tronçonnée par ces manœuvres, est forcée de s'abriter sur la rive gauche du Danube et de découvrir Vienne. Il y entre; il tente le passage du Danube en face de l'archiduc Charles et livre la bataille d'Essling.
Ici M. Thiers rentre dans sa nature; il manœuvre, il décrit en tacticien, il combat avec une supériorité de lumière, de feu, qui ne laisse ni une pensée des généraux, ni un général, ni un soldat, ni une goutte de sang, ni un accident du fleuve ou du terrain dans l'ombre; c'est une inondation de clarté sur quatre cent mille combattants sortant des ténèbres de la nuit pour s'entre-choquer au bord du Danube. La bataille commencée, interrompue, reprise trois fois avec un courage indomptable, mais avec une imprévoyance fatale, est trois fois suspendue par la crue des eaux du Danube et par la rupture des ponts. Tout autre général que celui qui n'avait pas de juge y aurait laissé sa réputation et compromis sa tête. Combattre avec la moitié de son armée pendant que l'autre moitié risque d'être coupée du champ de bataille avant de l'atteindre, et compromettre ainsi les deux moitiés à la fois, est une opération qui ne peut être excusée que par la toute-puissance. Si Mack ou le prince Charles avaient commis une telle témérité, et que cette témérité eût été punie par la perte de vingt mille hommes laissés, en se retirant, sur le champ de bataille, de quel blâme implacable et mérité les historiens n'auraient-ils pas stigmatisé une telle faute? Ils appellent victoire dans Napoléon ce qu'ils auraient appelé désastre dans ses rivaux. Ses plus braves généraux restent sur le champ de carnage; la nuit seule couvre le repliement des troupes aventurées et inégales vers le bord du fleuve; les boulets des Autrichiens les écrasent au hasard dans l'obscurité.
«On n'entend au milieu de la canonnade que ce cri des officiers: Serrez les rangs! Il n'y a plus, en effet, que cette manœuvre à exécuter jusqu'à la nuit, car il est impossible, soit d'éloigner l'ennemi, soit de le fuir par le pont qui conduit à l'île de Lobau. Cette retraite par une seule issue ne peut s'opérer qu'à la faveur de l'obscurité, et dans le mois de mai il faut attendre plusieurs heures encore les ténèbres salutaires qui doivent favoriser notre départ.
«Napoléon n'avait cessé, pendant la journée, de se tenir dans l'angle que décrivait notre ligne d'Aspern à Essling, d'Essling au fleuve, et où passaient tant de boulets. On l'avait pressé plusieurs fois de mettre à l'abri une vie de laquelle dépendait la vie de tous. Il ne l'avait pas voulu tant qu'il avait pu craindre une nouvelle attaque. Maintenant que l'ennemi, épuisé, se bornait à une canonnade, il résolut de reconnaître de ses yeux l'île de Lobau, d'y choisir le meilleur emplacement pour l'armée, d'y faire en un mot toutes les dispositions de retraite. Certain de la possession d'Essling, que les débris de la division Boudet et les fusiliers occupaient, il fit demander à Masséna s'il pouvait compter sur la possession d'Aspern, car, tant que ces deux points d'appui nous restaient, la retraite de l'armée était assurée. L'officier d'état-major César de Laville, envoyé à Masséna, le trouva assis sur des décombres, harassé de fatigue, les yeux enflammés, mais toujours plein de la même énergie. Il lui transmit son message, et Masséna, se levant, lui répondit avec un accent extraordinaire: «Allez dire à l'Empereur que je tiendrai deux heures, six, vingt-quatre s'il le faut, tant que cela sera nécessaire au salut de l'armée.»
«Napoléon, tranquillisé pour ces deux points, se dirigea sur-le-champ vers l'île de Lobau, en faisant dire à Masséna, à Bessières, à Berthier, de le venir joindre dès qu'ils pourraient quitter le poste confié à leur garde, afin de concerter la retraite qui devait s'opérer dans la nuit. Il courut au petit bras, lequel coulait entre la rive gauche et l'île de Lobau. Ce petit bras était devenu lui-même une grande rivière, et des moulins lancés par l'ennemi avaient plusieurs fois mis en péril le pont qui servait à le traverser. L'aspect de ses bords avait de quoi navrer le cœur. De longues files de blessés, les uns se traînant comme ils pouvaient, les autres placés sur les bras des soldats, ou déposés à terre en attendant qu'on les transportât dans l'île de Lobau, des cavaliers démontés jetant leurs cuirasses pour marcher plus aisément, une foule de chevaux blessés se portant instinctivement vers le fleuve pour se désaltérer dans ses eaux et s'embarrassant dans les cordages du pont jusqu'à devenir un danger, des centaines de voitures d'artillerie à moitié brisées, une indicible confusion et de douloureux gémissements, telle était la scène qui s'offrait et qui saisit Napoléon. Il descendit de cheval, prit de l'eau dans ses mains pour se rafraîchir le visage, et puis, apercevant une litière faite de branches d'arbres, sur laquelle gisait Lannes qu'on venait d'amputer, il courut à lui, le serra dans ses bras, lui exprima l'espérance de le conserver, et le trouva, quoique toujours héroïque, vivement affecté de se voir arrêté sitôt dans cette carrière de gloire. «Vous allez perdre, lui dit Lannes, celui qui fut votre meilleur ami et votre fidèle compagnon d'armes. Vivez, et sauvez l'armée!»
«La malveillance, qui commençait à se déchaîner contre Napoléon, et qu'il n'avait, hélas! que trop provoquée, répandit alors le bruit de prétendus reproches que Lannes lui aurait adressés en mourant. Il n'en fut rien cependant. Lannes reçut avec une sorte de satisfaction convulsive les étreintes de son maître, et exprima sa douleur sans y mêler aucune parole amère. Il n'en était pas besoin: un seul de ses regards rappelant ce qu'il avait dit tant de fois sur le danger de guerres incessantes, le spectacle de ses deux jambes brisées, la mort d'un autre héros d'Italie, Saint-Hilaire, frappé dans la journée, l'horrible hécatombe de quarante à cinquante mille hommes couchés à terre, n'étaient-ce pas là autant de reproches assez cruels, assez faciles à comprendre?