«Pour peu que vous en ayez d'envie, nous pourrions fort bien consacrer la soirée à l'examen de cette question, qui n'est pas difficile en elle-même, mais qui a été embrouillée par les sophismes de l'Orgueil et de sa fille aînée l'Irréligion. J'ai grand regret à ces symposiaques, dont l'antiquité nous a laissé quelques monuments précieux. Les dames sont aimables sans doute; il faut vivre avec elles pour ne pas devenir sauvages. Les sociétés nombreuses ont leur prix; il faut même savoir s'y prêter de bonne grâce; mais, quand on a satisfait à tous les devoirs imposés par l'usage, je trouve fort bon que les hommes s'assemblent quelquefois pour raisonner, même à table. Je ne sais pourquoi nous n'imitons plus les anciens sur ce point. Croyez-vous que l'examen d'une question intéressante n'occupât pas le temps d'un repas d'une manière plus utile et plus agréable même que les discours légers ou répréhensibles qui animent les nôtres? C'était, à ce qu'il me semble, une assez belle idée que celle de faire asseoir Bacchus et Minerve à la même table pour défendre à l'un d'être libertin et à l'autre d'être pédante. Nous n'avons plus de Bacchus, et d'ailleurs notre petite symposie le rejette expressément; mais nous avons une Minerve bien meilleure que celle des anciens; invitons-la à prendre le thé avec nous: elle est affable et n'aime pas le bruit; j'espère qu'elle viendra.

«Vous voyez déjà cette petite terrasse supportée par quatre colonnes chinoises au-dessus de l'entrée de ma maison. Mon cabinet de livres ouvre immédiatement sur cette espèce de belvédère, que vous nommerez, si vous voulez, un grand balcon; c'est là qu'assis dans un fauteuil antique j'attends paisiblement le moment du sommeil. Frappé deux fois de la foudre, comme vous savez, je n'ai plus de droit à ce qu'on appelle vulgairement bonheur; je vous avoue même qu'avant de m'être raffermi par de salutaires réflexions il m'est arrivé trop souvent de me demander à moi-même: Que me reste-t-il? Mais la conscience, à force de me répondre: Moi, m'a fait rougir de ma faiblesse, et depuis longtemps je ne suis pas tenté de me plaindre. C'est là surtout, c'est dans mon observatoire que je trouve des moments délicieux. Tantôt je me livre à de sublimes méditations: l'état où elles me conduisent par degrés tient du ravissement; tantôt j'évoque, innocent magicien, des ombres vénérables qui furent jadis pour moi des divinités terrestres, et que j'invoque aujourd'hui comme des génies tutélaires. Souvent il me semble qu'elles me font signe; mais, lorsque je m'élance vers elles, de charmants souvenirs me rappellent ce que je possède encore, et la vie me paraît aussi belle que si j'étais encore dans l'âge de l'espérance.

«Lorsque mon cœur oppressé me demande du repos, la lecture vient à mon secours. Tous mes livres sont là sous ma main; il m'en faut peu, car je suis depuis longtemps bien convaincu de la parfaite inutilité d'une foule d'ouvrages qui jouissent encore d'une grande réputation...»

(Les trois amis ayant débarqué et pris place autour de la table à thé, la conversation reprit son cours.)

Un pareil prologue n'a pas besoin de commentaire. Il semble qu'on entre dans un temple où l'Esprit divin va se faire entendre dans la sincérité de la conscience et dans le silence du recueillement.

II

La première question que traite le comte de Maistre est celle du gouvernement temporel de la Providence. Il tend à prouver dans ce dialogue cette contre-vérité, trop évidente, que le juste est récompensé par les biens d'ici-bas, et que le méchant est puni par des maux temporels, expiation immédiate de ses fautes. Si cela était démontré, ce serait un argument terrible contre les rémunérations et les expiations de la vie future. Mais l'histoire proteste ici contre le philosophe; elle n'est pleine que des malheurs des bons et des triomphes des méchants. Il faut même, pour être bon, se dévouer au combat ou au supplice contre les vices puissants de ce monde. C'est le sentiment de cette iniquité qui a fait comprendre l'immortalité, cette réparation éternelle de l'iniquité d'ici-bas. Mais, le sophisme de M. de Maistre admis, il le brode avec un art d'écrivain qui rappelle un sophiste de son pays, J.-J. Rousseau. Ces deux grands écrivains semblent lutter de génie pour donner, chacun dans leur système, à leurs contre-vérités, l'autorité et l'éclat de la vérité. M. de Maistre lui-même exprime en style proverbial cette puissance du sophisme bien écrit.

«Les fausses opinions, dit-il, ressemblent à la fausse monnaie, qui est frappée d'abord par de grands coupables et dépensée ensuite par d'honnêtes gens qui perpétuent le crime sans savoir ce qu'ils font.» Il était à son insu ici un de ces grands coupables; jamais homme de bien n'a tant faussé d'idées justes en les exagérant. Son sophisme à lui, c'est l'exagération.

Dans la suite du dialogue le philosophe s'appuie sur ce sophisme de la rétribution temporelle du juste et du méchant par la Providence pour exalter avec raison le droit de la justice humaine contre les coupables envers l'humanité, qui violent les lois institutrices de la société. Il cite un merveilleux passage de la législation indienne de Brahma, qui prouve que la philosophie de la société est aussi vieille que la société elle-même.

«Brahma, dit le philosophe du Gange, créa à l'usage des rois le génie des peines. Ce génie est la justice même, le protecteur de tout ce qui est créé. Par le respect de ce génie de la justice et des peines qui la défendent ou la rétablissent, tous les êtres sensibles, qu'ils soient mobiles ou immobiles, sont contenus dans la jouissance légitime de leur nature et ne s'écartent pas impunément de leur devoir. Que le roi donc, après avoir bien considéré la loi divine, inflige justement les peines à ceux qui agissent injustement! Le châtiment est un gouverneur actif; il régit, il défend l'humanité; il veille pendant que les gardes dorment. Le sage considère le châtiment comme la perfection de la justice. Qu'un roi indolent cesse de punir le méchant, et le plus fort martyrisera le plus faible. La race entière des hommes est retenue dans l'ordre par la peine, car l'innocence est rare. Il n'y aurait que désordre et iniquité parmi les hommes si la peine cessait d'être administrée ou si elle l'était injustement; mais, lorsque la peine à l'œil de feu se montre pour anéantir le crime, le peuple est sauvé si le juge a l'œil juste... etc., etc.»