On voit par ce terrible et sublime passage du livre indien qu'il y avait des de Maistre, des Platon, des Bossuet en ce temps-là aux bords du Gange. Aussi M. de Maistre, que toute antiquité de la sagesse humaine épouvante, parce qu'il veut que toute sagesse date d'hier, conteste la date de cette citation et paraît l'attribuer à un honnête légiste des temps barbares du moyen âge. Cette plaisanterie, déplacée sous sa plume, rappelle l'opinion risible d'un érudit qui attribue l'Iliade à un moine de Bruxelles! Un philosophe sérieux devait-il, en sujet si grave, permettre à sa plume de telles facéties?
III
Le second dialogue sur l'hérédité du bien et du mal temporel dans l'humanité cesse d'être un sophisme, et devient dans ses pages comme dans la nature une mystérieuse évidence. Jamais la doctrine traditionnelle et unanime d'une dégradation originelle de l'homme n'a été sondée d'une main plus ferme.
Voici quelques-unes de ces inductions qui vous traînent par la main jusqu'au mystère d'une première chute de l'humanité, héréditairement déchue dans sa nature.
«L'essence de toute intelligence est de connaître et d'aimer. Les limites de sa science sont celles de sa nature. L'Être immortel n'apprend rien: il sait par essence tout ce qu'il doit savoir. D'un autre côté, nul être intelligent ne peut aimer le mal naturellement ou en vertu de son essence: il faudrait pour cela que Dieu l'eût créé mauvais, ce qui est impossible. Si donc l'homme est sujet à l'ignorance et au mal, ce ne peut être qu'en vertu d'une dégradation accidentelle qui ne saurait être que la suite d'un crime. Ce besoin, cette faim de la science, qui agite l'homme, n'est que la tendance naturelle de son être qui le porte vers son état primitif et l'avertit de ce qu'il est. Il gravite, si je puis m'exprimer ainsi, vers les régions de la lumière. Nul castor, nulle hirondelle, nulle abeille n'en veulent savoir plus que leurs devanciers. Tous les êtres sont tranquilles à la place qu'ils occupent. Tous sont dégradés, mais ils l'ignorent. L'homme seul en a le sentiment, et ce sentiment est tout à la fois la preuve de sa grandeur et de sa misère, de ses droits sublimes et de son incroyable dégradation. Dans l'état où il est réduit, il n'a pas même le triste bonheur de s'ignorer; il faut qu'il se contemple sans cesse, et il ne peut se contempler sans rougir; sa grandeur même l'humilie, puisque ses lumières, qui l'élèvent jusqu'à l'ange, ne servent qu'à lui montrer dans lui des penchants abominables qui le dégradent jusqu'à la brute. Il cherche dans le fond de son être quelque partie saine sans pouvoir la trouver; le mal a tout souillé, et l'homme entier n'est qu'une maladie. Assemblage inconcevable de deux puissances différentes et incompatibles, centaure monstrueux, il sent qu'il est le résultat de quelque forfait inconnu, de quelque mélange détestable qui a vicié l'homme jusque dans son essence la plus intime. Toute intelligence est, par sa nature même, le résultat, à la fois ternaire et unique, d'une perception qui appréhende, d'une raison qui affirme, et d'une volonté qui agit. Les deux premières puissances ne sont qu'affaiblies dans l'homme; mais la troisième est brisée, et, semblable au serpent du Tasse, elle se traîne après soi, toute honteuse de sa douloureuse impuissance. C'est dans cette troisième puissance que l'homme se sent blessé à mort. Il ne sait ce qu'il veut; il veut ce qu'il ne veut pas; il ne veut pas ce qu'il veut; il voudrait vouloir. Il voit dans lui quelque chose qui n'est pas lui. Le sage résiste et s'écrie: Qui me délivrera? L'insensé obéit, et il appelle sa lâcheté bonheur; mais il ne peut se défaire de cette autre volonté incorruptible dans son essence, quoiqu'elle ait perdu son empire, et le remords, en lui perçant le cœur, ne cesse de lui crier: En faisant ce que tu ne veux pas, tu consens à la loi. Qui pourrait croire qu'un tel être ait pu sortir dans cet état des mains du Créateur? Cette idée est si révoltante que la philosophie seule, j'entends la philosophie païenne, a deviné le péché originel. Le vieux Timée, de Locres, ne disait-il pas déjà, sûrement d'après son maître Pythagore, que nos vices viennent bien moins de nous-mêmes que de nos pères et des éléments qui nous constituent? Platon ne dit-il pas de même qu'il faut s'en prendre au générateur plus qu'au généré? Et dans un autre endroit n'a-t-il pas ajouté que le Seigneur, Dieu des dieux, voyant que les êtres soumis à la génération avaient perdu (ou détruit en eux) le don inestimable, avait déterminé de les soumettre à un traitement propre tout à la fois à les punir et à les régénérer? Cicéron ne s'éloignait pas du sentiment de ces philosophes et de ces initiés qui avaient pensé que nous étions dans ce monde pour expier quelques crimes commis dans un autre. Il a cité même et adopté quelque part la comparaison d'Aristote, à qui la contemplation de la nature humaine rappelait l'épouvantable supplice d'un malheureux lié à un cadavre et condamné à pourrir avec lui. Ailleurs, il dit expressément que la nature nous a traités en marâtre plutôt qu'en mère, et que l'esprit divin qui est en nous est comme étouffé par le penchant qu'elle nous a donné pour tous les vices. Et n'est-ce pas une chose singulière qu'Ovide ait parlé sur l'homme précisément dans les termes de saint Paul? Le poëte érotique a dit: Je vois le bien, je l'aime, et le mal me séduit; et l'Apôtre si élégamment traduit par Racine a dit:
Je ne fais pas le bien, que j'aime,
Et je fais le mal, que je hais.»
IV
Le christianisme lui-même est évidemment sorti de cette universelle tradition du monde, car son premier nom fut Rédemption. Les incarnations nombreuses de la théogonie indienne étaient elles-mêmes des figures de la rédemption. Partout l'homme a senti l'instinct d'expier je ne sais quoi: en se voyant si malheureux, il est naturel qu'il se soit cru puni. Ce dialogue des Soirées rappelle Pascal, mais Pascal raisonnable, au lieu de Pascal halluciné par la peur de Dieu. De Maistre, sain de corps et d'esprit, regarde la destinée en face.
Il révoque avec raison en doute, comme Platon, comme Aristote, comme Cicéron, comme Voltaire, ce dogme, démenti par tous les monuments de l'histoire, d'on ne sait quel progrès indéfini, progrès qui depuis des siècles n'ajoute ni un cheveu à l'homme physique, ni une vertu à l'homme moral. L'antiquité, au contraire, ce témoin plus rapproché que nous des origines, s'accorde à représenter ses premiers ancêtres comme des créatures douées de plus de jeunesse, de plus de force, de plus de facultés. «Sur ce point, dit-il, il n'y a pas de dissonance: les initiés, les philosophes, les poëtes, l'histoire, la fable, l'Asie et l'Europe n'ont qu'une voix. Un tel accord de la raison, de la Révélation et de toutes les traditions humaines, forme une démonstration que la bouche seule peut contredire. Non-seulement les hommes ont commencé par la science, mais par une science différente de la nôtre et supérieure à la nôtre, parce qu'elle commençait plus haut, ce qui la rendait même très-dangereuse; et ceci vous explique pourquoi la science dans son principe fut toujours mystérieuse et renfermée dans les temples, où elle s'éteignit enfin lorsque cette flamme ne pouvait plus servir qu'à brûler. Personne ne sait à quelle époque remontent, je ne dis pas les premières ébauches de la société, mais les grandes institutions, les connaissances profondes et les monuments les plus magnifiques de l'industrie et de la puissance humaines. À côté du temple de Saint-Pierre, à Rome, je trouve les cloaques de Tarquin et les constructions cyclopéennes. Cette époque touche celle des Étrusques, dont les arts et la puissance vont se perdre dans l'antiquité, qu'Hésiode appelait grands et illustres, neuf siècles avant Jésus-Christ, qui envoyèrent des colonies en Grèce et dans nombre d'îles, plusieurs siècles avant la guerre de Troie. Pythagore, voyageant en Égypte, six siècles avant notre ère, y apprit la cause de tous les phénomènes de Vénus. Il ne tint même qu'à lui d'y apprendre quelque chose de bien plus curieux, puisqu'on y savait de toute antiquité que Mercure, pour tirer une déesse du plus grand embarras, joua aux échecs avec la lune et lui gagna la soixante-douzième partie du jour. Je vous avoue même qu'en lisant le Banquet des sept Sages, dans les œuvres morales de Plutarque, je n'ai pu me défendre de soupçonner que les Égyptiens connaissaient la véritable forme des orbites planétaires. Vous pourrez, quand il vous plaira, vous donner le plaisir de vérifier ce texte. Julien, dans l'un de ses discours (je ne sais plus lequel), appelle le soleil le dieu aux sept rayons. Où avait-il pris cette singulière épithète? Certainement elle ne pouvait lui venir que des anciennes traditions asiatiques qu'il avait recueillies dans ses études théurgiques, et les livres sacrés des Indiens présentent un bon commentaire de ce texte, puisqu'on y lit que, sept jeunes vierges s'étant rassemblées pour célébrer la venue de Crîschna, qui est l'Apollon indien, le dieu apparut tout à coup au milieu d'elles et leur proposa de danser; mais que, ces vierges s'étant excusées sur ce qu'elles manquaient de danseurs, le dieu y pourvut en se divisant lui-même, de manière que chaque fille eut son Chrîschna. Ajoutez que le véritable système du monde fut parfaitement connu de la plus haute antiquité. Songez que les pyramides d'Égypte, rigoureusement orientées, précèdent toutes les époques certaines de l'histoire; que les arts sont des frères qui ne peuvent vivre et briller qu'ensemble; que la nation qui a pu créer des couleurs capables de résister à l'action libre de l'air pendant trente siècles, soulever à une hauteur de six cents pieds des masses qui braveraient toute notre mécanique, sculpter sur le granit des oiseaux dont un voyageur moderne a pu reconnaître toutes les espèces; que cette nation, dis-je, était nécessairement tout aussi éminente dans les autres arts, et savait même nécessairement une foule de choses que nous ne savons pas.»
Ici M. de Maistre établit, comme J.-J. Rousseau, qu'aucune parole n'a pu être inventée ni par un homme qui n'aurait pu se faire obéir, ni par plusieurs qui n'auraient pu s'entendre. Il considère la parole, ainsi que nous la considérons nous-même, comme un organe aussi divinement et aussi primitivement révélé que la langue qui la profère.