Nous l'avouons, et cependant nous l'avouons par une condescendance de notre esprit plutôt que nous ne le sentons en lisant ce livre. Pourquoi donc ne sentons-nous jamais, ou presque jamais, à cette lecture, la prétendue insuffisance de l'écrivain sous l'insuffisance quelquefois réelle du style? Pourquoi? C'est que, sous ce dénûment apparent de style, il y a mieux que le style lui-même, il y a la chose, il y a le fait, il y a l'objet; il y a plus encore, il y a l'impression. N'est-ce pas dire qu'il y a un style? Car, le style, qu'est-ce autre chose que le moyen de communiquer l'objet à l'œil de l'esprit? M. Thiers a donc en réalité un style: son style, c'est le nu.
Nudité d'expression, nudité d'ornement, nudité de son, nudité de forme, nudité de prétention, nudité de couleurs, hélas! et trop souvent nudité de grandiose dans la pensée. C'est là le style de M. Thiers; ce n'est pas là le style qui fait penser, mais c'est le style qui fait voir.
Pensez après par vous-même si vous pouvez; M. Thiers ne pense pas pour vous: il expose, il décrit, il raconte; or, exposer lucidement, décrire fidèlement, raconter intarissablement, n'est-ce pas au fond tout l'historien?
Et pendant que cet historien sans style, selon vous, expose, décrit, raconte avec ce prestige de curiosité toujours excitée et toujours satisfaite, qui est la magie de ce talent, qui est plus que le talent, car il le fait oublier par le lecteur, sentez-vous qu'il manque quelque chose à l'historien? Non. Eh bien! puisque vous ne sentez pas qu'il lui manque quelque chose, c'est qu'il ne lui manque rien, en effet, pour reproduire en vous l'histoire; c'est qu'à force de vérité il a trouvé le moyen de se passer du style. N'est-ce pas le chef-d'œuvre de l'ouvrier de faire oublier l'outil? Se passer de style, n'est-ce pas mille fois plus artiste que d'avoir un style?
XXIV
Ce n'est donc pas dans cette prétendue absence de style chez M. Thiers que nous ferions porter la véritable critique qui pèsera sur cette belle histoire; c'est sur l'absence de philosophie politique qui marque et qui attriste ce long récit. Il n'est pas permis à un magnifique récit en seize volumes de remuer le monde de fond en comble, pendant vingt ans de convulsions et de catastrophes, sans en faire jaillir autre chose que de la fumée de canon, des cliquetis de baïonnettes, des éclairs livides de gloire soldatesque. Non, cela n'est pas permis, cela n'est pas humain, cela n'est pas même vrai. Le monde a un sens, car il est l'œuvre de Dieu, le suprême Penseur des choses mortelles et immortelles; celui qui ne découvre pas ce sens divin dans le spectacle des choses humaines n'est pas seulement un aveugle, il est un impie: Cœli enarrant gloriam Dei! les cieux racontent la gloire de Dieu; mais la terre aussi et ses grands événements racontent la gloire de Dieu dans les choses humaines. Où est-elle cette gloire de Dieu? où est-il ce témoignage de sa providence? où est-elle cette moralité des événements? où est-elle cette leçon aux peuples, aux rois, aux soldats, aux conquérants, au génie qui gouverne les nations, dans l'histoire de Napoléon pas M. Thiers? Nulle part; un païen d'Athènes ou un fataliste de Stamboul aurait écrit ainsi l'histoire de l'empereur et de l'empire français.
XXV
Toute la philosophie morale et politique de M. Thiers, résumée à la fin de ses livres les plus sanglants et les plus cadavéreux, sur des plaines changées en sépulcres pour la gloire d'un homme; toute cette philosophie et toute cette morale se bornent à un léger avertissement, timidement adressé à son héros, de se modérer un peu dans l'excès de son ambition et de craindre les retours de fortune, ces vengeances voilées de la destinée. Toutes ses plus grandes accusations sont des accusations de témérité, jamais ou presque jamais des accusations de sévices contre l'humanité ou contre la Divinité. Le héros n'écoute pas; son historien rétrospectif chante son nouveau triomphe dans un bulletin et marche en avant, tantôt au meurtre du duc d'Enghien, surpris dans l'inviolable asile de la terre étrangère; tantôt à l'enlèvement du pape, chez qui les gendarmes entrent nuitamment par les fenêtres; tantôt à la trahison de Bayonne, où l'Espagne, prise au piége dans la personne de ses rois, se venge par l'extermination de quatre cent mille Français; tantôt à l'incendie de Moscou; tantôt au cirque de Leipsick; tantôt au dernier soupir de l'armée à Mayence, tantôt, enfin, à la double invasion de la France par le reflux des peuples, et à l'expiation de Sainte-Hélène. Mais de chaque scène de ce grand drame il ne sort de la bouche de l'historien qu'un léger blâme pour ce héros emporté trop loin par son génie, et toujours ce mot de génie appliqué aux plus ruineuses folies du monde, et toujours ce mot de gloire jeté comme une amnistie de la justice sur les plus lugubres catastrophes de l'humanité!
Voilà notre seul grief contre cette histoire: elle raconte admirablement, elle juge insuffisamment; elle n'est pas rétributrice, elle est adulatrice.