Quand on l'a bien lue, comme je l'ai fait cinq ou six fois avec un intérêt toujours palpitant, on se demande quel autre fruit que cet intérêt lui-même on a recueilli de cette lecture. Un nouveau sens politique ou moral est-il né en vous? Sentez-vous cette édification consciencieuse, cet équilibre intérieur, cette justice satisfaite du bien et du mal qu'une aussi longue histoire doit laisser dans l'âme comme la conclusion historique de tant d'événements et de tant de beaux récits? Aimez-vous plus la justice? Plaignez-vous plus l'humanité? Goûtez-vous plus la liberté compatible avec l'ordre des sociétés humaines? Avez-vous plus de pitié pour les vaincus? plus de haine contre les oppresseurs? plus de mépris pour les manœuvres de la fausse diplomatie qui prennent les peuples au filet des ambitieux sans foi? Détestez-vous plus les trompeurs ou les tueurs d'hommes? Les peuples qui auront lu cette histoire seront-ils plus disposés à défendre leurs institutions légitimes contre les usurpations du génie armé ou contre les séductions de la gloire coupable? En un mot, ce qu'on appelle vertu publique se sera-t-il accru d'un atome dans votre âme et dans l'âme des générations à venir?
Hélas! non. Il y aura bien un certain petit blâme de l'excès, un certain petit refrain de prudence recommandé au génie qui s'emporte, à la gloire qui s'enivre, mais c'est tout; la conscience de l'historien ne va pas plus haut ni plus loin que ce mot: modération! Or qu'est-ce que la modération dans l'injuste? La prudence des mauvais desseins, la circonspection de l'ambitieux. Est-ce assez pour qu'un aussi grand historien de l'ambition et de la gloire que M. Thiers mérite le nom de juge? Encore une fois, non; son histoire est sans vertu, bien qu'elle ne soit pas sans honnêteté, mais honnêteté bourgeoise et timide qui semble craindre d'aborder corps à corps une si grande ombre!
XXVII
Cependant il ressort pour nous trois choses d'une véritable valeur de cette histoire dans l'âme des lecteurs capables de la bien lire. Ces trois choses sont: un fort sentiment de gouvernement, une puissante science de l'administration, une haute glorification de la guerre quand elle est juste; ces trois choses sont trois nécessités, et, nous ne craignons pas de le dire, trois vertus des civilisations nationales chez les peuples modernes. M. Thiers possède ces trois vertus de l'homme d'État et de l'historien à un degré très-rare chez ce qu'on appelle les hommes de la tribune; il fait plus qu'en avoir la foi, il en a l'intelligence, il en a l'audace; il les confesse hardiment et fièrement devant un siècle qui les oublie trop souvent, et il les réhabilite avec une grande évidence de conviction. Ce sont là les trois mérites de cette histoire, que nous ne saurions sous ce rapport trop louer.
Ce sentiment du gouvernement est la première des qualités de l'homme d'État, comme il est le premier devoir de l'historien politique. Nous avouons que nous avons à cet égard la même foi que M. Thiers, et quand nous l'avons combattu autrefois, comme orateur ou comme chef de parti, dans les luttes parlementaires où la mêlée des événements nous avait jetés face à face à la même époque, c'est qu'il oubliait dans l'opposition ce respect de l'unité et de la force du gouvernement qu'il est permis de conquérir, mais qu'il ne faut jamais saper dans son pays.
Qu'est-ce, en effet, qu'un gouvernement dans l'acception métaphysique de ce grand mot? Le gouvernement est la force des intérêts généraux de la société reliés ensemble pour le salut des sociétés contre la révolte et l'anarchie des intérêts particuliers qui cherchent sans cesse à prévaloir contre la communauté; en d'autres termes, le gouvernement, c'est tous; les factions, c'est l'individualité. Nous sommes, comme M. Thiers, pour tous contre quelques-uns; le sentiment du gouvernement est à nos yeux une des formes les plus saintes, non-seulement du bon sens, mais de la vertu publique.
L'administration, c'est la méthode du gouvernement, c'est cette syntaxe des lois, c'est ce mécanisme admirable des rouages intérieurs à l'aide desquels la volonté et l'action du pouvoir se transmettent avec régularité de la tête aux membres, pour imprimer à chaque chose éparse ou à chaque individu isolé l'unité et la force de l'ensemble.
Enfin la guerre, quand elle est juste et nécessaire, c'est l'héroïsme collectif des nations, c'est ce dévouement surnaturel jusqu'à la mort, dévouement qui élève, par le devoir et par l'enthousiasme de la patrie, un peuple au-dessus du vil intérêt de propre conservation pour lui faire donner la mort sans crime ou la recevoir sans peur, dans l'intérêt de cette communauté civile dont il était membre et dont il se fait le soldat.
Qui n'estimerait pas ces trois vertus sociales, ces trois instincts organisateurs, administrateurs et défenseurs des peuples, sans lesquels il n'y a pas de peuples, il n'y a que des hordes ou des individualités?
Nous ne reprochons donc pas à M. Thiers de les avoir et de les manifester à un degré si éminent dans son Histoire du Consulat et de l'Empire; nous comprenons même que l'excès de ces trois vertus gouvernementales dans l'historien l'ait rendu plus indulgent que sévère et juste envers son héros au 18 brumaire, au consulat de dix ans, au consulat à vie, à l'usurpation de l'empire. Nous savons, comme lui, que, quand le gouvernement est tombé dans la rue chez un peuple, le premier droit et souvent le premier devoir d'un grand citoyen est d'en relever un, fût-ce dans sa personne! Nous savons que ces saintes audaces qui portent un grand citoyen à s'emparer du gouvernement, pour sauver le peuple de lui-même, sont des coups d'État de la nécessité absous par le salut public. Nous-même nous en avons fait un, de ces coups d'État de salut public, dans une heure d'écroulement universel de toutes les institutions existantes, et nous n'en avons pas le moindre remords devant Dieu ni devant les hommes. La société est au premier venu quand ce premier venu se dévoue à elle et non à lui-même; voilà la loi de la conscience quand il n'y a plus que la conscience pour loi.