XLVIIe ENTRETIEN.

LITTÉRATURE LATINE.
HORACE.

(1re PARTIE)

I

Amusons-nous un peu; voici un homme de plaisir qui fait de son génie un amusement: c'est Horace.

Les peuples ont leurs saisons comme la terre; le peuple romain, peu littéraire et peu poétique de sa nature, a eu une saison productive très-courte, mais dans cette saison très-courte ce peuple semble avoir concentré en quelques années la vie et les œuvres des trois plus beaux génies de la latinité, Cicéron, Horace et Virgile. Ces trois hommes se touchaient par le temps. Cicéron, dont nous venons de vous entretenir, avait vu naître Horace; Horace avait vu naître et avait entendu chanter Virgile; Virgile, Horace, Cicéron ne forment qu'un seul groupe qui semble se tenir par la main. Avant ces trois hommes de lettres incomparables il n'y a presque rien de digne d'attention dans la littérature latine, excepté Lucrèce; après eux il n'y a plus rien; aussi la décadence commence. Les échelons manquent dans cette littérature; le siècle littéraire d'Auguste est un sommet entouré de vide.

Il est bien remarquable que cette saison productive du peuple romain en littérature se trouve précisément placée au moment de son histoire où la liberté tombe, où la tyrannie s'élève; on dirait que la décadence politique coïncide exactement avec l'éclosion du génie littéraire. Ne serait-ce pas que l'esprit des Romains, exclusivement absorbé jusque-là par le rude exercice de la liberté, qui est un travail, par le jeu des factions populaires, par les guerres civiles, n'avait ni le loisir ni le goût des choses d'esprit, mais qu'au moment où des hommes comme César et Auguste font taire le sénat, les tribuns, la place publique, sous leur éclatante servitude, les esprits se détendent des affaires politiques et se précipitent avec une énergie impatiente de repos dans l'occupation et dans la gloire des lettres?

Ce moment se rencontre précisément à la fin de César et au commencement du règne d'Auguste: plus tôt l'énergie de l'esprit romain était distraite par la lutte entre la république et l'usurpation; plus tard il n'y avait plus d'énergie; la servitude prolongée avait tout nivelé et tout énervé, dans les lettres comme dans la politique. Tacite seul devait être le dernier des Romains. Il fallait quatorze siècles pour que le génie latin, après avoir changé de lieu, de religion et de langue, se retrouvât à Rome, à Florence et à Ferrare, sous les Médicis, dans le Dante, dans Pétrarque, dans le Tasse, dans l'Arioste, ces quatre grands ressusciteurs de l'Italie.

II

J'ai dit tout à l'heure: Amusons-nous un peu avec le plus charmant poëte de ce triumvirat d'hommes de lettres romains composé de Cicéron, d'Horace et de Virgile; c'est qu'en effet la société d'Horace est une des sociétés d'esprit les plus aimables que l'on puisse rencontrer dans tous les siècles de l'antiquité ou des temps modernes. Il a vécu pour son plaisir, il a écrit pour son plaisir; lisons-le pour notre plaisir; c'est l'homme de l'agrément. Grâce aux patients travaux que les anciens, les modernes, et surtout un savant français de nos jours, Walckenaer, ont consacrés à l'interprétation de ses œuvres et à la confrontation de ses vers avec sa vie, Horace est pour nous un homme d'hier ou d'aujourd'hui. Nous le connaissons vers par vers et jour par jour comme s'il était des nôtres; nous avons vécu dans sa familiarité, quant à moi, qui me suis assis vingt fois, son livre à la main, sur les décombres de sa petite métairie d'Ustica, dans sa vallée de la Digentia, toute semblable à la vallée de Saint-Point, quelquefois sous les oliviers trempés de l'écume de l'Anio, sur les voûtes recouvertes de gazon de son cellier de Tibur, il me semble qu'Horace a été un des amis de ma jeunesse, non pas précisément un de ces amis sérieux, chéris ou estimés, dont le souvenir fait monter la religion au cœur et les larmes aux yeux; non, mais un de ces amis légers, insoucieux du lendemain, amoureux de toute ombre qui passe, convives de tout festin sous le lambris ou sous le feuillage, amis qu'on se repent d'aimer parce qu'on ne les estime pas jusqu'au cœur, mais qui peuvent se passer d'estime tant il y a d'attrait dans leur nature, de grâce dans leur faiblesse, et, si l'on osait le dire, tant il y a d'innocence dans leur corruption.