Cependant dirai-je ici toute ma pensée? Les Français aiment trop Horace (je le comprends, car Horace est certainement l'esprit le plus français de toute l'antiquité). Il y a en lui beaucoup du Saint-Évremond douteur, beaucoup du La Fontaine licencieux, beaucoup du Montaigne cynique, beaucoup du Voltaire plus léger que la plume, beaucoup de la bulle de savon qui brille et qui flotte, qui se balance et qui se colore, qui éclate et qui s'évanouit sans laisser d'autre trace de son existence qu'une goutte d'eau parfumée qui vous tombe d'en haut sur le front.
Horace est plus Gaulois que Romain; mais cette prédilection des Français pour Horace, comme pour l'ingénieux corrupteur de la morale et de l'âme qu'ils appellent le bon La Fontaine, m'a toujours fait une certaine peine au cœur. C'est une prédilection fondée sur une communauté de vices, sur le vice des vices, la légèreté qui se joue de tout. Chaque fois que j'ai rencontré un homme, comme on en rencontre beaucoup, dont La Fontaine est le catéchisme et dont Horace est le manuel, je me suis défié et éloigné de cet homme; je me suis dit: Ou cet homme n'a pas assez de sérieux dans l'esprit pour comprendre que l'agrément n'est pas le fond de la vie, ou cet homme n'a pas assez d'aversion pour ce qui est moralement dépravé dans l'art des lettres. C'est vous dire assez que les amis d'Horace ou de La Fontaine ne sont pas mes amis. Horace et La Fontaine sont de charmants tableaux de cabinet par le dessin, la touche, la couleur, mais ce sont des tableaux licencieux en face desquels on ne doit conduire ni sa femme, ni sa sœur, ni son fils. On les regarde, on sourit, on rougit, et on passe.
Malgré la sévérité de ce jugement, vous allez voir que je rends une grande justice à Horace et à votre La Fontaine, bien que je place votre La Fontaine à une immense distance d'Horace: l'un est un homme, l'autre n'est qu'un enfant; l'un est poëte comme Pindare, Alcée et Anacréon; l'autre ne l'est qu'un peu plus qu'Ésope. Ils ne se ressemblent que par leurs mauvais côtés, le côté immoral et le côté licencieux.
Mais, pour bien comprendre Horace, ce La Fontaine lyrique des Latins, il faut d'abord vous raconter sa vie dans les plus intimes détails, car les œuvres d'Horace et sa vie c'est une même chose. Il s'est écrit lui-même, ses vers sont lui; voilà pourquoi, tout en le mésestimant quelquefois, on le relira toujours: qu'y a-t-il dans l'homme de plus intéressant que l'homme? Les œuvres d'Horace, odes, épodes, épîtres, satires, amours, amitié, épanchements du cœur dans la solitude, ce sont les Confessions de J.-J. Rousseau en vers délicieux comme les murmures du vent doux de la vie à travers les fibres de l'âme. Écoutez donc cette vie.
III
Horace était né à Venusia, en Apulie, contrée de l'Italie que nous appelons aujourd'hui les Calabres. Sa petite ville natale, exposée à un tiède soleil d'Orient, était couchée sur une pente tachetée d'oliviers, de cyprès et de myrtes. La route de Naples et de Rome serpentait en bas à côté d'un torrent souvent à sec. Cette contrée avait été jadis la Grande Grèce, site de colonies grecques visitées et civilisées par Pythagore. Les habitants, plus doués d'imagination que les Romains, s'y ressouvenaient de leur origine. Le génie riche, léger et naturellement éloquent d'Horace, est en effet ce qu'il y a de plus attique dans les écrivains romains: l'eau pure de la source se reconnaît jusque dans l'égout. Ce pays avait été primitivement habité par les Samnites, conquis et annexé par les Romains. C'est une branche allongée des montagnes des Abruzzes, si riches en paysages. La source limpide de Blandusie, splendidior vitro, s'épanchait non loin de Venouse. Horace, qui y trempait ses pieds enfant, devait la chanter un jour comme une des plus riantes images de sa mémoire. L'Aufide mugissant et perfide était un torrent qui écumait au fond de la vallée de Venouse; Horace lui a donné la célébrité d'un fleuve: les grands hommes sont la bonne fortune des lieux où ils jouent dans leur berceau, les poëtes surtout sont l'illustration de leur paysage.
IV
Le père d'Horace s'appelait Flaccus; il avait ajouté à ce nom celui de Quintus Horatius. On présume que ce second nom d'Horatius était le nom de la famille romaine dont le Samnite Flaccus avait été autrefois l'esclave. À l'époque où naquit le poëte son fils Horatius Flaccus était affranchi, c'est-à-dire libre et entré dans les rangs de la bourgeoisie romaine. Il y occupait même un emploi officiel et lucratif, équivalant à la fois à celui de percepteur des contributions, d'agent de change et de banquier, trois charges qui alors comme de nos jours donnent l'opulence. Ce père du jeune Horace était un homme qui ne vivait que pour son fils; il lui servait de mère par sa tendresse et par sa vigilance. Horace ne parle pas de sa mère, morte sans doute pendant qu'il était en bas âge, esclave peut-être avant l'affranchissement de la famille; mais il témoigne pour ce modèle des pères toute la tendresse et toute la reconnaissance qu'une mère laisse ordinairement dans la mémoire et dans le cœur de l'enfant.
La fortune avait suffisamment secondé les travaux du banquier percepteur des tributs de Venouse; il aspirait plus à illustrer son fils qu'à l'enrichir; il se contentait de son aisance appelée par les Romains la médiocrité dorée. Puisqu'il avait de quoi donner à son fils unique l'éducation des fils des meilleures familles de Rome, il avait assez; d'ailleurs il s'était fait lui-même le premier instituteur de son enfant; il l'accompagnait aux écoles, il étudiait avec lui, il ne s'en rapportait à personne du soin de veiller sur les pas et sur l'innocence des mœurs de son fils; une mère chrétienne n'aurait pas de plus scrupuleuses sollicitudes sur la pureté d'un enfant. Les mœurs dépravées de la Grande Grèce et de Rome rendaient ces inquiétudes plus naturelles et plus obligatoires dans ces climats vicieux que dans nos contrées plus pures; c'est grâce à ces surveillances assidues que le jeune Horace, enfant d'une beauté précoce, dut la pureté et la fraîcheur prolongée de son âme.
Un certain Flavius, maître d'école à Venouse, fut le premier maître d'Horace; cet homme excellait dans sa profession, mais le père d'Horace ne se contentait pas pour son fils d'une éducation de Samnite dans une bourgade de Calabre. Il quitta sa chère patrie pour aller chercher à Rome des écoles supérieures et des maîtres plus illustres dans les lettres et dans la philosophie.