Épicure, Platon, Zénon se disputaient l'intelligence de cette jeunesse; les épicuriens étaient les matérialistes du temps, les stoïciens étaient les spiritualistes, les platoniciens étaient les illuminés, les académiciens étaient les sceptiques. Horace, à cette époque, penchait par imagination vers les sceptiques, par vertu vers les stoïciens; les derniers républicains étaient stoïciens; c'est par vertu qu'ils voulaient mourir pour conserver l'ancienne liberté romaine, mère des vertus. Brutus, qu'on se peint comme un féroce et fanatique meurtrier, n'était que le plus aristocrate, le plus élégant et le plus lettré des stoïciens aristocrates. Caton était le chef de cette école à Rome; les ennemis et les assassins de César n'étaient que des philosophes qui avaient changé le livre contre le poignard; Horace brûlait alors de républicanisme par amour pour l'idéal antique des honnêtes gens.

Aussi, dès qu'il eut terminé ses études à Athènes et qu'il y eut appris par les lettres de Cicéron à son fils le meurtre de César et la renaissance de la liberté, Horace s'enflamma d'ardeur pour cette renaissance de la république, et il s'attacha corps et âme à la cause de Brutus. La jeunesse studieuse d'Athènes, à la lecture de ces lettres de Cicéron, approbatives du meurtre du tyran, proclama Brutus et Cassius les héros du siècle, promena leurs bustes dans les rues, et les plaça à côté des statues des libérateurs d'Athènes, Harmodius et Aristogiton.

VII

Quelques jours après, Brutus, éloigné de Rome par un exil déguisé sous un gouvernement de Macédoine, passa par Athènes; il fut reçu comme un vengeur divin de la liberté romaine; il y connut Horace dans la société des jeunes Bibulus, Cicéron, Messala, ses amis. Il y distingua ce fils d'affranchi déjà célèbre par son talent poétique, il l'enflamma aisément pour sa cause, qui était aux yeux d'Horace la cause même de la gloire, du patriotisme, de la philosophie, de la vertu stoïque.

Brutus emmena avec lui le jeune poëte en Macédoine avec les fils de Caton, de Cicéron, de Messala et de plusieurs autres. Ces jeunes gens formèrent autour de Brutus la légion sacrée des derniers Romains. Brutus en fit les capitaines de l'armée qu'il formait alors pour résister aux partisans de César. Horace avait vingt-deux ans et le feu de cet âge; il se distingua dans les premières campagnes de Brutus et de Cassius contre les villes de Macédoine qui regrettaient le joug de César.

VIII

Cassius le nomma, pour ses exploits, tribun des soldats; c'était un grade éminent dans l'armée romaine, équivalant au grade de colonel ou de général de brigade dans nos camps. Ce grade donnait droit au commandement d'une légion, corps de six mille hommes de toutes armes. Horace commanda, en effet, une légion sous les ordres de Cassius, et il la commanda avec honneur. On ne peut croire qu'un vieux général aussi consommé que Cassius ait élevé un lâche à un tel commandement dans son armée; la lâcheté, dont se vante plus tard Horace dans ses vers railleurs contre lui-même, n'était donc en réalité qu'une plaisanterie ou une flatterie à Auguste; il voulait persuader par là à ce prince, neveu de César, que tous ceux qui avaient combattu jadis contre lui étaient indignes de porter une épée et un bouclier. Il l'honorait par adulation d'un vice qu'il n'avait pas; il sacrifiait son caractère à sa fortune. La vérité c'est qu'il avait héroïquement commandé et combattu contre César, et qu'il ne voulait plus combattre contre Auguste. La fortune avait décidé, il était devenu épicurien, il ne voulait pas se roidir contre la fortune. Ces vers d'Horace sur sa prétendue fuite et sur son bouclier jeté à la bataille de Philippes sont une turpitude, mais ne sont pas une lâcheté.

IX

Horace mêlait, dès cette époque, la poésie à la guerre; mais c'était une poésie courte, légère, facétieuse, telle qu'elle convenait aux camps. Son talent, sa gaieté, sa figure faisaient de lui l'idole des jeunes compagnons de Brutus; les historiens font un charmant portrait de ce général enjoué, qui riait de tout, même de la mort. «Sa taille était petite, mais robuste; ses traits étaient fins et gracieux; son teint avait la délicatesse et le coloris d'un teint de femme; ses cheveux noirs, flottant en boucles naturelles sur un front très-ombragé, ses yeux grands et bien ouverts annonçaient l'audace sans insolence. Ses paupières, un peu malades dès sa jeunesse, étaient bordées de larmes fréquentes et colorées de pourpre par une légère inflammation organique.»

Tel était Horace à cet âge; un peu plus tard la mollesse de son tempérament, et peut-être de ses mœurs, chargèrent d'un peu d'embonpoint ses membres dispos. C'est le tempérament et la stature ordinaire des poëtes de plaisir, de raillerie et de bonne humeur; c'est sous cette forme un peu obèse, dans ces grands yeux à fleur de tête et dans cette bouche souriante que la verve satirique, soldatesque ou épicurienne, de Béranger et de Désaugiers, ces Horaces du couplet, s'est complue à s'incarner de nos jours. Le tempérament ne fait pas le talent, mais il en signale la nature. Le feu de la gaieté ne consume pas comme le feu du génie. Les veilles maigrissent, la table engraisse. Virgile était maigre, Horace était gras. Brutus aussi était maigre et pâle. César jugeait comme nous de ces différents caractères attribués aux différents tempéraments des hommes de son temps. «Ce ne sont pas ceux-là que je crains,» disait-il en parlant de ses ennemis au teint fleuri comme le visage d'Horace.