X
Cassius et Brutus, longtemps heureux dans leur campagne, en Grèce et en Asie, avec Horace, donnèrent le temps à Antoine, à Lépide et à Octave, héritiers de César, de former le triumvirat en Italie contre les meurtriers du dictateur. Ils commencèrent par immoler de concert tout ce qui leur était suspect de regretter la liberté. Cicéron fut jugé digne de la mort; il la reçut en héros et en philosophe, certain de la vengeance du ciel et de la terre.
Les triumvirs transportèrent ensuite leurs armées réunies en Macédoine. J'ai visité moi-même ce champ de bataille de Philippes où Brutus et Cassius s'étaient campés autour d'un mamelon de terre et de rocher qui ressemble à une citadelle naturelle, entre les montagnes de la haute Macédoine et la vallée de l'Hèbre, qui roula les membres d'Orphée, l'Horace divin.
La veille de la bataille, ces deux chefs de l'émigration romaine se firent l'un à l'autre le serment de ne pas survivre à la défaite, si le sort des armes faisait défaut à la justice de leur cause.
Octave et Antoine furent vainqueurs; le génie de César assassiné combattait avec eux contre ses meurtriers. Cassius et Brutus se tinrent parole; ils se percèrent de leur épée. C'est de ce champ de bataille de Philippes que s'élèvera éternellement contre les victoires iniques ce dernier cri de Brutus: Vertu, tu n'es qu'un nom!
Ce mot indigné de Brutus contre la partialité de la Providence en faveur des méchants prouve que Brutus n'était pas encore assez philosophe. S'il avait étudié plus profondément la nature des choses, il aurait compris pourquoi le succès est presque toujours ici-bas du côté des mauvaises causes: c'est que le nombre fait le succès, et que, le plus grand nombre des hommes étant ignorant ou pervers, il est toujours facile aux méchants de trouver des complices et d'écraser la justice, la vérité ou la vertu sous le nombre. Voilà pourquoi le triomphe d'Antoine sur Caton pouvait consterner Brutus, mais ne devait pas l'étonner. C'est précisément parce qu'elle succombe que la vertu n'est pas un nom, mais la plus sainte des choses humaines. Brutus avait mal raisonné en assassinant César; il raisonnait aussi mal en se tuant lui-même; c'était un sophiste éloquent et courageux, mais qui poussait toujours son sophisme jusqu'au sang.
XI
Le jeune Horace, son compagnon d'armes, son poëte et son ami, après avoir bien combattu, raisonna plus juste; il ne s'obstina pas à vouloir pour lui seul une liberté chimérique et une féroce vertu. Les Romains pervertis ou corrompus n'en voulaient plus pour eux-mêmes. Pendant que Brutus se plongeait son épée dans le corps, Horace jeta la sienne, ainsi que son bouclier, pour s'éloigner plus légèrement du champ de carnage; le poëte Alcée, son modèle, en avait fait autant dans une circonstance semblable. L'espérance est aussi une poésie comme le désespoir. Horace était jeune; il tournait depuis quelque temps à la philosophie facile et accommodante d'Épicure. Pourquoi mourir, puisqu'une vie longue et douce s'ouvrait encore devant lui? D'ailleurs il est probable que son père chéri vivait encore, et que la pensée de consoler ce tendre auteur de ses jours lui parut un devoir plus sacré et plus vertueux que celui de mourir pour des regrets. Mais, si Horace ne fut point fanatique dans cette occasion, il ne fut point lâche; il n'imita pas ses camarades et ses amis qui firent défection à la république en passant au service d'Antoine et d'Octave; il n'alla pas s'embarquer sur la flotte de Mutius, amiral de Brutus, pour grossir les rangs du fils de Pompée en Espagne. Il alla vraisemblablement rejoindre son père à Athènes ou à Venouse. L'amnistie générale proclamée par Octave et Antoine le couvrit contre la vengeance des triumvirs; il ne voulut pas, par honneur, servir leur cause dans leurs camps ni dans leurs charges civiles; il renonça aux armes et rentra dans la vie privée, dédaigneux de gloire, affamé de plaisir, d'amour et de poésie. Voilà la vérité toujours indulgente.
XII
Son père venait de mourir dans ses bras, amèrement pleuré et toujours honoré comme un dieu tutélaire par son fils. Ce père avait consumé la plus grande partie de sa fortune dans l'éducation, dans les voyages, dans l'avancement militaire de son enfant. Il ne laissa en mourant à Horace qu'un patrimoine très-modique, à peine suffisant à l'existence d'un jeune homme élégant à Rome. Les emprunts forcés des triumvirs, qu'il lui fallut payer comme fils d'affranchi, s'élevèrent au tiers de la valeur de ce patrimoine; les biens d'Horace furent décimés comme la métairie de Virgile, aux environs de Mantoue, confisquée par un centurion d'Octave.