Ce patrimoine consistait dans la petite ferme d'Ustica, en Sabine, au pied du mont Soracte, dôme éblouissant de la campagne de Rome, et dans un plus petit domaine d'agrément à Tibur, dont il a tant immortalisé le site et la paix.
Ces modiques domaines, augmentés sans doute de quelques milliers de sesterces accumulés par son père et soustraits à la déprédation des triumvirs, étaient loin de suffire à un jeune homme de vingt-quatre ans qui ne voulait pas alors flatter les vainqueurs; il restait fidèle à la république autant qu'on pouvait l'être en vivant sous la loi des héritiers de César; il composait des satires mordantes dans lesquelles les vices et les ridicules des vainqueurs ou de leurs amis étaient livrés à la malignité du peuple romain. On lui livrait ces noms obscurs, à la condition sans doute de ne pas toucher aux grands noms du parti d'Octave. C'est à ces rancunes politiques du jeune tribun des soldats de Brutus contre ses vainqueurs qu'il faut attribuer le goût d'Horace pour la satire personnelle au début de sa vie poétique, car la nature de son tempérament, de son âge et de son génie, le portait plutôt à la poésie gracieuse et anacréontique. Il était jeune, il était beau de visage, il était paresseux et bienveillant de caractère, il était ami de la table et de ce que les Romains appelaient alors les amours, c'est-à-dire les licences des yeux et du cœur; ses malignités de plume dans ses premières satires n'étaient donc que des ressentiments de républicanisme amnistié et des cajoleries consolantes au parti vaincu avec lui à Philippes. De plus il était pauvre, il avait le goût du luxe et du plaisir; il lui fallait grossir (il l'avoue lui-même) son modique revenu par le prix de ses vers; le public de Rome, comme celui de Paris, achetait avec plus de faveur les livres d'opposition que les livres dictés par les triumvirs; l'ami de Mécène et d'Auguste commença donc par être le poëte badin de l'opposition républicaine. N'avons-nous pas vu de nos jours les trois poëtes horatiens de la France et de l'Allemagne, Béranger, Heine et Musset, commencer de même et assaisonner du sel de l'esprit d'opposition, et quelquefois d'un sel très-âcre, les libertinages de verve, d'esprit ou de cœur de la poésie de jeunesse, de table ou de vin? Quand on destine ses vers à la popularité contemporaine on se condamne à lui donner ce montant; quand on les destine à la postérité il faut mépriser ces malignités et ces personnalités contemporaines. Rien ne survit du temps que ce qui n'est pas du temps, c'est-à-dire la beauté propre au genre de poésie qu'on possède: les allusions sont la fausse monnaie de la gloire, l'avenir ne la reçoit pas.
XIII
Cependant Horace s'éleva au-dessus du temps et de lui-même dans un suprême adieu lyrique à la liberté de sa patrie; il osa la publier en ce temps-là, au moment où il allait lui-même se décourager de la république. C'est dans l'épode seizième du premier livre des Épodes.
«Voilà déjà la seconde génération, s'écrie le poëte, que dévorent nos guerres civiles; Rome périt par les mains mêmes de ses enfants... Un seul salut reste aux hommes de cœur, pareils aux Phocéens abandonnant leur cité après l'avoir maudite. Fuyez Rome, allez où vous porteront vos pas ou le souffle des vents, mais jurons de ne jamais revenir sur nos pas... Oui, partons, Romains, ou du moins ce qui reste d'hommes vertueux parmi nous! Que le reste, docile troupeau sans courage et sans espoir, s'endorme auprès de ses foyers exécrés; nous, hommes de cœur, laissons aux femmes les regrets de la patrie et volons au delà des mers d'Italie....» Suit une description séduisante de cette terre imaginaire où tous les dons de la terre et du ciel les consoleront de l'ingrate patrie.
On croit lire les descriptions fabuleuses du Champ d'Asile, sous le ciel d'Amérique, vers lequel les derniers généraux de Bonaparte, en 1816, appelaient leurs soldats laboureurs par toutes les images de la fécondité de la terre et de la sérénité des cieux. Béranger leur prêtait sa lyre, comme Horace prêta ce jour-là la sienne aux derniers républicains de Rome.
XIV
Ce fut son chant du cygne pour la république. Il se crut quitte envers elle après l'avoir défendue en Macédoine et regrettée dans ses vers à Rome. Il ne pouvait pas la ressusciter avec sa lyre: il n'était pas à lui seul un peuple; il prit son parti de l'abdication générale de Rome, et ne pensa plus qu'à vivre pour lui-même, d'amitié, de poésie, de solitude, de bonne chère et d'amour. Malgré l'exemple de son père, il ne songea pas à se donner une épouse honnête et des enfants. Ce sont les chaînes douces de la vie; il ne voulut pas même porter le poids d'une tendresse sérieuse ou d'une famille à élever. Un mâle égoïsme fut sa seule loi.
Il s'attacha successivement et tour à tour à cette classe équivoque des femmes romaines qu'on appelait les courtisanes. Ces femmes n'avaient aucune analogie avec les victimes du libertinage qu'on appelle ainsi de nos jours. L'Inde, la Grèce et Rome leur reconnaissaient un rang social, inférieur aux femmes chastes légitimement mariées et mères de famille (matrones), mais supérieur aux femmes de débauche perdues dans la fange de la population des faubourgs. Les courtisanes telles que Phryné, Laïs, à Athènes, étaient en général de jeunes esclaves grecques ou syriennes affranchies dans leur enfance pour leur extrême beauté. On leur donnait une éducation beaucoup plus soignée qu'aux femmes libres; les arts dans lesquels on les perfectionnait, tels que la musique, la déclamation, la danse, la poésie, étaient des moyens de séduction; elles étaient les seules lettrées de leur sexe; elles recevaient seules librement les hommes de tout âge dans leurs cercles; elles y charmaient même les sages comme Périclès, Socrate, Caton, par l'agrément de leur conversation; elles rappelaient complétement, aux mœurs près, ce qu'on a appelé de nos jours, à Londres et à Paris, les femmes de lettres, les maîtresses de maison, centre de réunions élégantes dans les capitales de l'Europe. Elles s'attachaient par des liens fugitifs, tantôt d'intérêt, tantôt d'amour, à des hommes de toute condition et de tout âge, aux uns pour leur opulence, aux autres pour leur beauté. Ces liaisons étaient tolérées; bien que licencieuses, on les excusait dans la jeunesse, dans l'âge mûr on les condamnait; c'était un scandale, mais non un crime, dans une civilisation qui n'imposait qu'aux mères de famille la vertu de la chasteté, cette dignité de la femme.
Telles furent les jeunes étrangères dans la société desquelles Horace chercha à vingt-cinq ans la liberté, la célébrité, l'amour, seuls devoirs et seules vertus d'Épicure. Ses odes sont pleines de leurs noms; ses passions ou ses dégoûts, légers comme lui, leur donnaient tour à tour la vogue de son attachement ou l'infamie de ses injures. Recherché par elles pour sa jeunesse, récompensé pour son talent, redouté pour ses épigrammes, il était le modèle et l'envie des jeunes débauchés de Rome, une espèce d'Alcibiade latin, un Voltaire dans sa jeunesse, à l'époque où Voltaire, étourdi, satiriste et libertin, vivait dans la société des Vendôme, des Ninon de l'Enclos, des Chaulieu et des abbés Courtin, ces épicuriens du Temple à Paris.