Sa douce et commode philosophie, qui n'était que la nonchalance de l'esprit et le chatouillement du cœur, se retrouvait dans presque toutes ses odes, comme dans celle-ci, adressée à un de ses jeunes hôtes à la campagne:

«Tu vois comme le mont Soracte commence à blanchir sous la haute neige; les bras des arbres dépouillés de feuilles fléchissent sous le poids du givre et des frimas, et les fleuves, saisis par l'âpre gelée, ont suspendu leur cours. Cher ami, désarme l'hiver en prodiguant le bois à ton foyer, et que ton amphore sabine te verse plus libéralement un vin de quatre ans! Abandonne aux dieux tout le reste. Quand il leur plaira d'enchaîner les vents qui se combattent sur la mer écumante, les cyprès et les ormes séculaires cesseront de plier sous leurs coups. Du lendemain garde-toi de prendre trop de souci, et jouis à la hâte du jour que le destin te prête. Si jeune encore et si loin de la grondeuse vieillesse, ne dédaigne pas les danses et les amours; montre-toi sans honte au champ de Mars ou dans ces promenades publiques où l'on entend, aux heures convenues, les doux chuchotements des mystérieux entretiens; épie cet éclat de rire folâtre qui trahit l'asile où la jeune fille s'est cachée dans ses jeux, et ravis-lui, après une feinte lutte, son bracelet ou son anneau.»

XXII

Tout portait l'âme d'Horace, en ce temps-là, à la sérénité, à l'insouciance des affaires publiques et aux plaisirs de la ville ou des champs. Auguste gouvernait si doucement qu'on ne sentait pas sa main ou qu'on ne la sentait que par ses bienfaits. Il voulait allécher Rome à la monarchie paternelle. Horace, maintenant rallié, célébrait quelquefois ses exploits en vers pindariques; il passait de l'élégie à l'ode comme le musicien consommé d'une corde à l'autre sur le même instrument. Il avait entièrement oublié Brutus, Caton, Cicéron: la liberté orageuse ne valait pas, selon lui, la peine qu'on la pleurât; d'ailleurs les hommes pouvaient bien trahir la cause trahie par les dieux. Il ne s'occupait que de son plaisir et de sa santé. Le médecin d'Auguste l'envoyait tantôt passer l'été aux bains froids de la Sabine, tantôt aux bains chauds de la Campanie; on voit par ses épîtres que l'hydrothérapie était inventée à Rome comme à Paris dès ce temps-là. Il fit aussi quelques rares voyages en Calabre pour y visiter le berceau de son enfance et le tombeau de son père. Il revient avec délices dans plusieurs de ses compositions sur ces flots de Tarente et sur cette fontaine de Blandusie qui avaient pour lui la saveur des premiers souvenirs.

XXIII

La mort précoce du grand Virgile, qu'Horace aimait et célébrait sans envie dans toutes les circonstances, jeta une ombre sur l'âme d'Horace. Virgile vivait plus encore que son ami dans la familiarité d'Auguste; après cette mort Auguste voulut rapprocher encore plus intimement Horace de lui; il lui offrit l'emploi de secrétaire de son cabinet. «Jusqu'ici, écrit Auguste à Mécène dans une lettre citée par Suétone, je n'ai eu besoin de personne pour les lettres que j'écrivais à mes amis; mais actuellement que je fléchis sous la multiplicité des affaires et sous le poids de l'âge, je désire vous enlever Horace; qu'il vienne donc échanger votre table hospitalière et ouverte à tous, contre une table frugalement royale; il nous aidera à écrire nos lettres.»

Mécène était magnifique, Auguste économe et sobre. «Un simple particulier dans l'aisance, dit Suétone, trouverait à peine digne de lui le mobilier, les lits, les tables d'Auguste. Il ne mangeait que du pain bis, de petits poissons, des fromages battus du lait de ses vaches, des figues vertes des deux saisons; il ne buvait qu'un vin ordinaire trempé d'eau. Les repas qu'il donnait à ses amis étaient de la plus extrême simplicité; il les égayait seulement pour ses convives d'un peu de musique.»

Horace, informé par Mécène de ce désir d'Auguste, qui eût été pour tout autre un ordre, s'excusa sur sa mauvaise santé, préférant son indépendance à une fortune tardive et inutile à son bonheur.

Auguste insista vivement dans un billet direct au poëte. «Vantez-vous, lui dit-il dans ce billet, d'un grand crédit sur moi comme si vous étiez de ma maison; vous en avez bien le droit, car il n'a pas dépendu de moi que cela ne se réalisât; c'est la délicatesse seule de votre santé qui y a mis obstacle. Notre ami Septimus pourra vous dire que je suis loin de vous oublier, et, si vous avez été assez fier pour négliger mon amitié, mon intention n'est pas de vous rendre la pareille et de faire le fier comme vous.»

Cependant Horace publiait en ce moment le premier volume (rouleau) de ses œuvres. Ce volume choisi était très-court. Auguste, après l'avoir appelé par badinage un petit homme, un délicat, un débauché de paresse, lui dit: «Dionysius m'a remis de votre part votre petit volume, et j'excuse son exiguïté en me rappelant celle de votre personne: vous ne voulez pas que vos livres soient plus grands que vous! Mais, si la taille vous manque, l'embonpoint ne vous manque pas. Ne donnez, si vous voulez, à vos volumes que la hauteur d'une petite amphore, mais que leur rotondité, je vous prie, ressemble à celle de votre ceinture!»