C'est ce caractère d'homme aimable, de charmant convive et d'hôte de bonne compagnie qui lui conserve une place de choix dans nos bibliothèques. Les jeunes gens en font peu d'estime, mais les hommes d'un certain âge l'adorent. Voltaire, à quatre-vingt-trois ans, adressa à l'ombre d'Horace une de ses plus juvéniles épîtres; il ne manqua à ces vers que l'accompagnement du murmure des Cascatelles de Tivoli, qui mouillaient de leur écume les tablettes du poëte latin quand il écrivait d'une main si légère ses propres épîtres badines à Mécène. Écoutez Voltaire; vous croiriez entendre Horace encore.
XXVII
«Je t'écris aujourd'hui, voluptueux Horace,
À toi qui respiras la mollesse et la grâce,
Qui, facile en tes vers et gai dans tes discours,
Chantas les doux loisirs, les vins et les amours,
Et qui connus si bien cette sagesse aimable
Que n'eut point de Quinaut le rival intraitable.
Je suis un peu fâché, pour Virgile et pour toi,
Que, tous deux nés Romains, vous flattiez tant un roi;
Mon Frédéric, du moins, né roi très-légitime,
Ne dut point ses grandeurs aux bassesses du crime.
Ton maître était un fourbe, un tranquille assassin;
Pour voler son tuteur il lui perça le sein;
Il trahit Cicéron, père de la patrie;
Amant incestueux de sa fille Julie,
De son rival Ovide il proscrivit les vers
Et fit transir sa muse au milieu des déserts.
Je sais que prudemment le politique Octave
Payait l'encens flatteur d'un plus adroit esclave;
Frédéric exigeait des soins moins complaisants.
Nous soupions avec lui sans avilir l'encens;
De son goût délicat la finesse agréable
Faisait, sans nous gêner, les honneurs de sa table.
Nul roi ne fut jamais si fertile en bons mots
Contre les préjugés, les fripons et les sots.
Maupertuis gâta tout; l'orgueil philosophique
Aigrit de nos beaux jours la douceur pacifique;
Le plaisir s'envola: je partis avec lui!
Je cherchai la retraite; on disait que l'ennui
De ce repos trompeur est l'insipide frère.
Oui, la retraite pèse à qui n'en sait rien faire;
Mais l'esprit qui s'occupe y goûte un vrai bonheur.
Tibur valait pour toi la cour de l'empereur;
Tibur, dont tu nous fais l'agréable peinture,
Surpassa les jardins vantés par Épicure.
Je crois Ferney plus beau; les regards étonnés,
Sur cent vallons fleuris doucement promenés,
De la mer de Genève admirent l'étendue,
Et les Alpes, au loin s'élevant dans la nue,
D'un large amphithéâtre embrassent les coteaux
Où le pampre en festons rit parmi les ormeaux.
Là quatre États divers arrêtent ma pensée:
Je vois de ma terrasse, à l'équerre tracée,
L'indigent Savoyard, utile en ses travaux,
Qui vient couper mes blés pour payer ses impôts,
Et du bord de mon lac à tes rives du Tibre
Je te dis, mais tout bas: Heureux un peuple libre!
Je suis libre en secret dans mon obscurité.
Ma retraite et mon âge ont fait ma sûreté.
Je fais un peu de bien, c'est mon plus bel ouvrage!
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Tes vers en tout pays sont cités d'âge en âge;
J'ai vécu plus que toi, mes vers dureront moins;
Mais au bord du tombeau je mettrai tous mes soins
À suivre les leçons de ta philosophie,
À mépriser la mort en savourant la vie,
À lire tes écrits pleins de grâce et de sens,
Comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les sens.
«Avec toi l'on apprend à souffrir l'indigence,
À jouir sagement d'une honnête opulence,
À vivre avec soi-même, à servir ses amis,
À se moquer un peu de ses sots ennemis,
À sortir d'une vie, ou triste ou fortunée.
En rendant grâce aux dieux de nous l'avoir donnée.
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Profitons bien du temps, ce sont là tes maximes:
Cher Horace, plains-moi de les tracer en rimes;
La rime est nécessaire à nos jargons nouveaux,
Enfants demi-polis des Normands et des Goths;
Elle flatte l'oreille, et souvent la césure
Plaît je ne sais comment en rompant la mesure;
Des beaux vers pleins de sens le lecteur est charmé;
Corneille, Despréaux et Racine ont rimé;
Mais j'apprends qu'aujourd'hui Melpomène propose
D'abaisser son cothurne et de chanter en prose!»
Voilà ce que pensait d'Horace l'homme qui, dans ses derniers jours, lui ressemblait le plus, et qui, après avoir détendu son âme, sa vie et son style, écrivait à Ferney des familiarités d'esprit dignes de Tibur. Seulement le vieillard de Ferney n'avait pas le droit d'accuser trop Virgile et Horace de leurs complaisances envers Auguste, lui qui avait été le complaisant de Frédéric, le plus spirituel, mais le plus pervers des rois; lui qui excusait dans Catherine de Russie jusqu'au meurtre prémédité d'un époux pour affranchir ses mœurs dépravées et pour régner à la place d'un fils au nom des prétoriens de la Russie et au mépris des lois de l'empire. Frédéric, Catherine II, Octave, devenu Auguste, avaient peu à s'envier en fait d'immoralité et d'ambition, sinon de crimes; mais Auguste, repentant et vieilli, faisait depuis longtemps oublier Octave quand Horace, entraîné par Mécène, consentit non à l'absoudre, mais à lui pardonner. Il y eut faiblesse peut-être, mais nulle bassesse intéressée dans l'amitié tardive d'Horace pour le maître du monde; il ne lui demanda jamais rien que son indépendance et son toit de paysan aisé dans son domaine des montagnes de la Sabine. Voltaire, à cet égard, il faut en convenir, fut aussi désintéressé dans ses cajoleries à Frédéric et à Catherine qu'Horace. Il fit sa fortune par les produits de son talent, par les souscriptions à la Henriade en Angleterre et par quelques entreprises heureuses dans les vivres de l'armée, sous les auspices des fournisseurs les frères Paris; puis il se retira, non dans sa médiocrité comme Horace, mais dans son opulence rurale, pour vivre magnifiquement et pour penser librement au bord d'un lac plus beau que les cascades d'Horace à Tibur. Voltaire, dans ses dernières années, fut aussi spirituel dans ses vers familiers qu'Horace; mais, quoiqu'il fût plus grand que le solitaire de Tibur, il ne fut jamais aussi gracieux ni aussi aimable.
L'amabilité, voilà le génie qui préside à la vie comme à la poésie de l'ami de Mécène. L'amabilité peut se définir le don d'aimer et d'être aimé; ce don se révèle dans les œuvres d'un écrivain comme dans son caractère; il n'est pas le génie, mais il est le charme, cette qualité indéfinissable qui est le génie de l'agrément; le don de plaire, ce don de plaire qu'on n'a jamais pu définir parce qu'il est divin, est bien rarement compatible avec l'austérité de l'esprit, du caractère et des œuvres d'un homme. Mais il semble avoir été donné aux hommes fragiles, précisément pour leur faire pardonner un peu de la fragilité humaine. Ce sont des hommes de grâce: il n'y a de grâce que dans ce qui plie. D'ailleurs on éprouve en secret un certain plaisir à leur pardonner ce qu'on ne peut approuver en eux; l'indulgence n'est pas seulement une vertu, c'est un plaisir; c'est ce plaisir qu'on éprouve à lire et à aimer Horace comme à lire et à aimer ce grand enfant très-vicieux qu'on appelle chez nous La Fontaine. Il y a de l'éternelle jeunesse dans Horace comme il y a de l'éternelle enfance dans La Fontaine; seulement j'aime mieux l'éternelle jeunesse de l'un que l'éternelle enfance de l'autre. La jeunesse d'Horace devint maturité en vieillissant: il vécut voluptueux et mourut philosophe; La Fontaine mourut aussi enfant qu'il avait vécu.
Telle est la vie d'Horace en prose; nous allons la retrouver dans ses œuvres; chacun de ses vers est une empreinte de sa vie; il semait sa route de ses feuilles et de ses fleurs; comme une canéphore dans les processions antiques, on le suit à la trace de ses parfums.
XLVIIIe ENTRETIEN
LITTÉRATURE LATINE.
HORACE.
(2e PARTIE.)