C'est un cours de littérature abrégé et résumé en vers froids, secs, d'une admirable concision, mais d'une pénible lecture. La grâce et la mollesse, caractère des écrits d'Horace, ne pouvaient avoir leur place dans un sujet didactique; les préceptes dénués de descriptions et d'épisodes n'appartiennent pas à la poésie, mais à la pédagogie. Boileau, quoique copiste d'Horace, a traité le même sujet dans son Art poétique avec une grande supériorité sur le poëte romain, bien que Boileau fût infiniment moins poëte que l'ami de Mécène; mais Horace ne prétendait qu'à faire une ébauche, Boileau faisait un poëme. En ce genre les Géorgiques de Virgile sont le chef-d'œuvre immortel des anciens et des modernes, parce que le spectacle de la nature et les travaux des champs sont un sujet bien plus susceptible de description et de sentiment que les leçons de rhétorique et de prosodie données en vers boiteux par Horace et par Boileau. Virgile, fils d'un potier de Mantoue et né parmi les pasteurs et les laboureurs des collines du lac de Garde, composait des souvenirs de son enfance des tableaux vivants dans son âme, tableaux qui vivront autant que la nature; sa supériorité didactique ne vient pas seulement du poëte, elle vient du sujet.

XXV

Cependant il y a un soir pour la vie des hommes heureux comme pour la vie des hommes obscurs; celle d'Auguste touchait à son déclin; ce déclin de son bonheur se révélait par la mort de Drusus, à qui il destinait le trône et qui promettait de rendre la liberté aux Romains. Par cette mort, Tibère, redouté d'Auguste, devenait son successeur naturel; le sombre génie de Tibère attristait d'avance Auguste et Rome. On sentait dans le silence de cet héritier la préméditation de la tyrannie. Le peuple romain ne méritait peut-être pas mieux de ses maîtres: pourquoi avait-il livré sa liberté à César, à Auguste, aux légions? Quand un peuple abdique par lâcheté ou par éblouissement entre les mains des soldats, il n'a plus le droit de se plaindre de la servitude; celle de César était brillante, celle d'Auguste était douce, celle de Tibère pouvait être sinistre; c'est la condition de l'hérédité du pouvoir absolu.

Au même moment Auguste perdait dans Mécène la sûreté des conseils et les délices d'une longue amitié. Horace allait perdre en lui le charme d'une familiarité aussi aimable que toute-puissante. La fièvre minait depuis trois ans Mécène. En se sentant mourir il légua à Auguste son ami Horace comme la meilleure partie de ses biens terrestres.

Souvenez-vous d'Horace autant que de moi-même! écrit-il dans son testament.

Horace, brisé de douleur par la mort de Mécène, tomba malade à Rome le 27 novembre, et mourut d'amitié comme il en avait vécu. Belle mort pour un homme si aimant et si aimable. À l'exemple de Mécène il institua, par un testament verbal, Auguste pour son héritier universel. Sa maison de Rome, son petit domaine de la Sabine, sa villa de Tibur devinrent des biens de la famille impériale. On voit par là qu'il avait réellement concentré tout son cœur dans son attachement à Mécène et à Auguste. Sans épouse et sans enfants, il devait désirer que ses champs et ses huit esclaves tombassent dans le domaine d'un maître aussi doux que puissant.

Auguste, doublement affligé de ces deux brèches à son cœur, suivit à pied ses funérailles et le fit ensevelir aux Esquilies, à l'ombre du tombeau de Mécène.

Horace n'avait pas encore soixante ans; le peuple le pleura; son charme était l'amabilité, cette vertu du tempérament qui fait aimer toutes les autres. Son véritable monument fut le recueil de ses œuvres, qui se répandit à Rome et dans tout l'empire, par les soins d'Auguste, avec une prodigieuse profusion. Son incurie et sa modestie avaient négligé de rassembler ses œuvres fugitives pendant sa vie. Il tenait peu à la gloire pourvu qu'il fût heureux. Il devint immortel malgré lui; le charme lui conquit le monde et ce charme dure encore. L'immortalité comme la vie est un don; ce don de l'immortalité, il le dut au don de plaire; ce don de plaire, il le dut au naturel, cette grâce involontaire de l'esprit. Ce don suprême du naturel ne s'acquiert pas; il est dans le tempérament de l'homme plus que dans son talent: c'est la facilité de la force.

XXVI

Une immense renommée, renommée à la fois littéraire, aristocratique et populaire, s'attacha à la mémoire de ce poëte de la cour, du plaisir et de la solitude, après sa mort. On fit des pèlerinages d'amitié et de poésie aux lieux que son séjour avait pour ainsi dire consacrés. L'historien romain Suétone raconte que, de son temps, c'est-à-dire sous l'empereur Trajan, on montrait encore avec vénération, près du petit bois de chênes verts de Tibur (Tivoli), la petite maison de plaisance qu'Horace avait habitée. Sa maison d'Ustica dans la Sabine, sa chère fontaine de Blandusie, près de la petite villa napolitaine de Venouse, le lieu de sa naissance, aujourd'hui Palazzo, restèrent éternellement l'objet du même pèlerinage et du même culte de la mémoire. L'homme illustre, surtout l'homme aimé, laisse comme le cygne une plume de ses ailes et une harmonie de son chant suprême aux lieux où il s'est abattu. On se plaît à retrouver son âme dans leurs sites favoris; l'âme doucement philosophique d'Horace est à Ustica, ce recueillement de sa vie rurale entre deux montagnes de la Sabine; l'âme voluptueuse et poétique d'Horace est à Tibur, ce délassement passager de la cour et des plaisirs de Rome, à l'ombre de la villa de Mécène, qui la couvrait de son amitié: l'amitié, en effet, fut sa véritable muse; c'est par excellence le poëte de l'amitié, parce que l'amitié est une passion douce et tempérée qui échauffe l'âme sans la consumer comme l'amour. Soigneux de sa santé morale après quelques débauches de jeunesse, il s'était mis au régime des sentiments qui n'ont point de lie. Il était sobre dans ses passions comme à sa table; glisser sur la vie sans trop appuyer était sa devise comme celle de Fontenelle et de Saint-Évremond. Le mot qui résume le mieux le nom d'Horace est amabilité; il n'est pas grand, il n'est pas sublime, il n'est pas passionné, il n'est pas sérieux, il est même rarement tendre, mais il est aimable; et la postérité, qui le récompense à bon droit de lui plaire, l'admettra à jamais au premier rang des hommes de bonne compagnie.